C était mieux avant ! Livre de Michel Serres

Critique du dernier livre de Michel Serres, C’était mieux avant ! Utile pour le planning stratégique et la compréhension des cibles de consommation

Les Grands-Papas Ronchons « créent une atmosphère de mélancolie sur les temps d’aujourd’hui. Ils affectent le moral des Petites Poucettes et barrent les innovations en prenant, un peu partout, le pouvoir » (93). « Une trouille unique de l’avenir saisit une politique envahie par les vieux » (94). Et le choc des générations survient : « Alors que Grand-Papa Ronchon votait pour les Hommes et eux seuls, Petite Poucette se mit à défendre le Monde contre nos entreprises, à proposer même qu’il devînt sujet de droit. Il habite dans le confort du narcissisme anthropologique, elle accepte et assume le coup que portent à l’Homme, à son arrogance, les sciences de la vie et de la terre dont les leçons le plongent dans le Monde » (18).

C’était mieux avant !

Quand les dictateurs avaient la main sur l’Europe ? Quand les pandémies ou les disettes dévastaient le monde ?

C’était mieux avant aborde de nombreuses oppositions entre avant et aujourd’hui, dans un inventaire à la Prévert parfois articulé selon la vie de l’auteur : les maladies (Serres rappelle les raisons de la fraise sous Henri IV, p. 24), la vie et la mort (ah, cette époque, décrite par Balzac et Dickens, où l’on héritait à trente ans !), la propreté et l’hygiène (cf. Semmelweis et l’obstétrique, 31), les femmes (oh, le suffrage universel… masculin !) et les hommes, les outils (Serres y raconte une histoire de grue, mais aussi celle des émouchettes p. 49, déjà lue dans Pantopia et d’autres ouvrages de / avec M. Serres… Tout comme l’expression « maintenant, tenant en main le monde », p. 84) ; l’amateur de « jeux TV » découvrira le « lien » entre les ancètres de Serres et fort Boyard, p. 50), les voyages et les communications (« Petite Poucette sait tout. En information, pas toujours en connaissance », 61), la provenance alimentaire, les langues et les accents (nous apprenons que l’académicien a été rétrogradé au classement d’agrégation du fait de son accent, 69), la sexualité (intéressant paragraphe sur le viol, p. 75), la grandeur des espèces (démonstration que seule la faiblesse permet de survivre, p. 91), les médias (… ou pourquoi la Tour Eiffel n’est pas partie sur Toulon, p. 82) qui, anciens ou nouveaux, se diffusent « à partir d’un cénacle restreint d’annonceurs vers le plus grand nombre de petits chiens assis, écoutant la voix de leurs maîtres » (83) et entrainent une défiance à leur endroit : « enchaînés, c’est le mot, à ce quatrième pouvoir, assujettis par lui, formatés par ses répétitions, nous finîmes par le redouter, par le détester parfois » (83), avec son impact sur la démocratie (nous raccourcissons le propos de l’auteur) : « Voici la base d’une nouvelle tour, étêtée, sans sommet. Autant d’émetteurs que de récepteurs : enfin le grand nombre a conquis aussi l’émission. Cela dessine un nouvel espace de communication, en forme de réseau ou d’entrelacs, réalisant ainsi l’utopie préalable à la démocratie. Je précise : l’utopie, alors, n’est pas un non-lieu, mais un lieu à la fois réel et virtuel » (85).

Les Grands-Papas Ronchons, freins à l’évolution

Nombre de concepts d’avant ont ainsi (et évidemment) évolué, parmi lesquels…

  • La douleur, qui « n’est pas une compagne nécessaire, parfois désirée pour prouver sa force d’âme, mais un obstacle à négocier, à franchir, à supprimer si l’on peut » (28). Est-ce aussi valable pour l’effort ? Les obligations et contraintes ?
  • Le flux et l’information. « Qu’il s’agisse d’argent, de marchandises ou de puissance… tout circule désormais sur un immense réseau de distribution, où chacun dispose de l’information. Flux a battu stock. Information, c’est-à-dire doux, a battu énergie, c’est-à-dire dur » (62).
  • Les lieux du pouvoir. « Moins de concentration… où va passer le pouvoir ? » (62), mais Michel Serres n’y répond que par une question très ramassée : « Dans les concentrations de données ? » (62).

Pourquoi les Grands-Papas Ronchons affirment-ils que c’était mieux avant ?

Michel Serres, C’était mieux avant ! Publié chez Manifeste Le Pommier

Michel Serres, C’était mieux avant ! Publié chez Manifeste Le Pommier

La faute en revient à l’oubli et à la « banalité neutre »: « Le calme de la paix incite à l’oubli, alors que le bruit et la fureur des conflits ne quittent jamais le souvenir » (9). En temps de paix, « nul ne se méfie de quiconque, sauf quelques malades mentaux. Cette banalité neutre garantit la tranquillité civique des rapports sociaux et les baigne dans la paix » (19). « J’ai vécu le retour à la paix comme une guérison. Avant, nous étions malades. Je cherche à découvrir l’étiologie de cette atroce absurdité, je voudrais savoir comment y remédier » (22). Ce livre rapide trace la voie, sans complètement l’éclairer, avec l’humour habituel à Michel Serres (« les riches, disait-on, faisaient porter deux mois ces godasses à leurs valets afin qu’ils les rodassent », 71) et l’amour des jeunes générations, afin de développer le lien, de réduire la distance (sujet CELSA…) avec l’autre et d’envisager la place de l’homme dans le monde. Ainsi, les francs-maçons, les immigrés, les banlieusards, les profs, les nobles, les communistes… « Avant (…) chaque groupe social tramait un complot contre nous. Les réseaux sociaux jouent encore à ce jeu stupide et dangereux » (14). La distance relationnelle s’est réduite (théorème du petit monde, 14) mais « il est plus difficile de s’aimer les uns les uns (…) que de se supporter les uns les autres » (15). Michel Serres ajoute, en parallèle avec Edgar Morin (non cité) : « Notre maîtrise des choses produisait, en retour, une réponse formidable des choses elles-mêmes. D’où ce retournement philosophique : oui, dans son savoir, ses désirs, son histoire, l’homme est infini, alors que le monde est fini » (17). Avant, « les philosophes enseignaient la finitude humaine et l’infinité du monde, qui regorgeait de dons et de bienfaits ; nous pouvions indéfiniment puiser dans ce capital, donné à l’humanité sans contrepartie. Aucune attention portée aux résidus » (17).

Une gageure en même temps qu’un manifeste ? …Ou une ambition s’appuyant sur Max Planck (92) : « Ce n’est pas parce que les expériences et les théories de la physique se vérifient que la science progresse, mais parce que la génération précédente vient de prendre sa retraite » ?

Misons sur la retraite des Grands-Papas Ronchons et relisons les précédents livres de Michel Serres, plus puissants et profonds !

Mais #jerestefan ;)

Acheter Michel Serres, C’était mieux avant ! Manifeste, Le pommier, 2017.

Acheter Michel Serres, Petite Poucette

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Planneur stratégique. Profil de Serge-Henri Saint-Michel et articles publiés.


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