Les marchands de doute, N. Oreskes et E. Conway

Critique du livre Les marchands de doute, Naomi Oreskes et Erik M. Conway, publié en Poche chez Le Pommier

Les marchands de doute retrace « l’histoire d’une bataille contre les faits, livrée pour vendre du doute » (20).

Les marchands de doute, ce sont les industriels du tabac, les scientifiques et passeurs d’influence, lobbystes, les négationnistes de la déplétion de la couche d’ozone et de la réalité de la nocivité des pluies acides, du réchauffement climatique et de l’amiante (15) qui amènent les populations à douter car  « l’incertitude favorise le statu quo » (439) - cet ouvrage est donc à lire avec Décider dans l’incertitude de Vincent Desportes (Les marchands de doute abordent ce concept p. 445).

Les marchands de doute, Naomi Oreskes et Erik M. Conway, Le Pommier

Les marchands de doute, Naomi Oreskes et Erik M. Conway, Le Pommier

L’essence de la création du doute

Elle se place à plusieurs niveaux… et les auteurs en profitent pour nous porter un coup de griffe :

« Une vision erronée de la science. Nous pensons que la science produit des certitudes » alors qu’elle ne fournit pas de preuves, juste un consensus d’experts (440). « L’exigence d’une preuve scientifique est toujours la bonne formule pour l’inaction et la temporisation, et c’est d’habitude la première réaction du coupable » (450). Ainsi, « tant qu’il y avait un doute sur le lien causal, l’industrie du tabac pouvait éviter d’être poursuivie en justice et éviter à toute régulation » (14).

La confusion entre opinion et savoirs (442).

La valorisation des opinions d’experts. Naomi Oreskes et Erik M. Conway nous rappellent que « ces hommes n’avaient pas d’expertise dans les questions environnementales ou de santé, mais ils avaient du pouvoir ou de l’influence » (18).

Cela pose la question du pouvoir des experts (cf. Nathalie Heinich, Le bêtisier du sociologue) et de la confiance que le citoyen peut (doit ?) leur accorder, engendrant un paradoxe : « nous devons faire confiance aux experts scientifiques » (447) car leurs connaissances, leurs savoirs sont validés par leurs pairs. A l’opposé, l’opinion n’est qu’une affaire personnelle, pas une affaire de science, ni même directement de groupe. Cela nous pose un cas de conscience, nous obligeant à être sélectifs : « notre confiance doit être circonscrite et affinée. Elle doit être très spécifique » (449).

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Bréviaire de l’instillation du doute

Les industriels et leurs séides semblent avoir appliqué des méthodes précises pour créer le doute…

  • Mettre en place un bréviaire de la négation scientifique afin de « miner la science » (16) ;
  • Utiliser des scientifiques reconnus : « ils utilisèrent leur réputation scientifique pour se présenter comme des autorités expertes, et ils firent usage de leur autorité pour discréditer toute science qui ne leur plaisait pas » (19) ;
  • Mettre en cause le thermomètre et l’infirmière : « ils ne se sont pas contentés de refuser le message, ils ont aussi attaqué le messager » (9) ; « des gens ont mis en doute les données et les preuves, et ont attaqué les scientifiques qui les collectent et les interprètent » (9).

En somme, « ils n’étaient pas intéressés par les faits. Ils étaient motivés par le déni des faits » (13).

Marketeurs, doutez-vous ?

Le marketeur regrettera que la morale et l’éthique ne soient que si peu abordées (450), certes pour se concentrer sur une analyse fine, précise, presque atomique, des faits. Il notera aussi que les développements, souvent longs, pesants, restent ordonnés et thématiques.

Les marchands de doute intéressera plus les défenseurs de l’environnement, les écologistes, les accros de l’actu, les communicants en corporate, pourrait penser certains marketeurs. Ils auront alors révélé que Les marchands de doute sont l’illustration des stratégies marketing de 2e catégorie, bien décrites par Paul Millier

***

Note au traducteur : en droit constitutionnel, on parle de régime bipartite et non de biparti (erreur p. 58 et 440).

Jeu : à quelle page Naomi Oreskes et Erik M. Conway nous rappellent-ils que « une repas gratuit, cela n’existe pas » et attribuent-ils cette citation à Keynes ? Mais, les marketeurs experts auront noté qu’il s’agit de Milton Friedman (qui n’a fait « que » populariser l’expression), pas de Keynes !

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A lire en parallèle de La fabrique du mensonge: Comment les industriels manipulent la science et nous mettent en danger

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Planneur stratégique. Profil de Serge-Henri Saint-Michel et articles publiés.


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