Se divertir : diversion ou réflexion ? - Marketing Professionnel e-magazine

Se divertir : diversion ou réflexion ?

Le divertissement est un capteur d'attention, un sucre qui risquerait bien de carier notre réflexion...

Depuis l’apparition de plateformes de distribution de séries et de films comme Netflix par exemple, j’ai eu l’occasion par plusieurs fois soit d’entendre des individus échangeaient ou se conseillaient des réalisations à regarder, soit d’échanger moi-même avec d’autres personnes à ce sujet. Je parle ici de discussions plutôt anodines en apparence et pourtant un propos revient régulièrement et a retenu mon attention.

Pas mal, oui, cette série est pas mal”. Pas mal, mais qu’est-ce que ça veut dire pas mal ? Et ce propos est-il censé me donner envie de regarder la réalisation en question ? Et parfois vient la phrase qui m’achève : “C’est pas la série de l’année, mais ça fait passer le temps.”

Faire passer le temps, ces derniers temps, est devenu une préoccupation plutôt importante. Le confinement impose en effet à bon nombre de Français l’obligation de remplir ce nouveau temps libre. C’est pourquoi, j’aimerais aborder le mot divertissement.

De la Grèce antique avec le théâtre ou encore les jeux et combats de gladiateurs, jusqu’à aujourd’hui et aux Anges de la téléréalité, le divertissement a toujours fait partie de nos sociétés.

Le divertissement est action

Avec le temps le divertissement a évolué, et heureusement pour nous. J’avoue que l’idée d’être spectatrice d’une pendaison publique, ce qui a été considéré comme un divertissement, ne m’enchante pas tellement. Les différentes formes de divertissement sont donc fonction de notre évolution. Et peut-être que dans 100 ans, nos descendants se moqueront bien de nos addictions à Game of Thrones et compagnie.

Et cette évolution constante est une facette du divertissement. Par exemple, le terme désignait à l’origine l’action de divertir, de détourner à son profit, comme nous parlons aujourd’hui de détournement de fonds. Une définition qui a évolué pour ensuite désigner l’action de se divertir. Une action le divertissement ? Appuyer sur le bouton de la télécommande n’est pas tellement ce que j’imaginais en termes d’actions. Néanmoins, c’est une autre dimension du divertissement. Il peut être passif comme lorsque nous passons en revue le fil d’actualités de nos réseaux préférés ou actif comme lorsque nous nous engageons dans un bon vieux jeu de société.

Le divertissement peut donc rassembler comme lorsque l’on se rend au théâtre ou encore lorsque l’on participe à une activité sportive de groupe mais peut également isoler, comme l’activité suggérée lors du discours de notre président le 16 mars dernier qui nous intime : “Lisez, retrouvez aussi ce sens de l’essentiel”. La lecture, oui pourquoi pas, mais le divertissement reste avant tout subjectif.

Divertissement du cours du temps

Si nous aimons dessiner, courir, monter des meubles, faire la fête, ou le ménage après tout, ça ne regarde que nous. L’important étant que ça nous plaise. Car il s’agit ici d’une autre facette du divertissement. C’est un ensemble de choses qui distraient et qui occupent agréablement le temps. Mais pourquoi agréablement ? Le reste du temps nous serait-il si insupportable ?

Pascal disait : “Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose qui est de ne pas savoir demeurer au repos dans une chambre.” Compte tenu de la prétendue augmentation du nombre de joggers en France ces dernières semaines, il a été plutôt clairvoyant. Néanmoins, lorsqu’il nous ajoute que “les hommes n’ayant pu guérir la mort, la misère, l’ignorance, ils se sont avisés, pour se rendre heureux, de n’y point penser”, cela signifie-t-il pour autant que le divertissement n’existe que dans le but de nous détourner de notre propre mort et notre finitude ?

Et même si cette vision est élargie et admet que le divertissement existe plus globalement pour nous détourner des choses sérieuses, là encore c’est nier le fait que le divertissement en lui-même peut être tout à fait sérieux. Si le divertissement pascalien a pour fonction de supprimer l’homme de sa conscience, le divertissement peut aussi élever la conscience de l’homme. Dans cette optique, le divertissement peut prendre des formes variées : de la plus belle des littératures à la publicité qui a le plus d’impact. Parce qu’après tout, une marque forte est une marque construite de manière à faire sens et à résonner auprès de sa cible.

Le divertissement comme capteur d’attention

Contrairement à ce principe, les produits du divertissement ne sont pas toujours élaborés dans le but d’être porteurs de sens mais plutôt de manière à capter notre attention. C’est comme ça que notre consommation est devenue effrénée. Plutôt logique : un divertissement rythmé captera mieux l’attention de nos cerveaux alors qu’une notion de lenteur entraînerait une libération trop importante de notre attention et justement attention danger : cela pourrait nous mener à réfléchir ! Cependant, cela en fait-il une excuse pour ne pas s’interroger sur notre consommation du divertissement ?

Ce système bien huilé qui nous amène à regarder l’épisode suivant jusqu’à épuisement ne peut être le seul responsable. Alors, la prochaine fois, pourquoi ne pas prendre le temps de réfléchir à l’activité qui va nous divertir ? Même si je sais que passer en revue tout le catalogue Netflix et décider peut être très long. Mais lorsque nous en arrivons au point où ce service envisage de proposer une fonction de lecture accélérée des programmes, je m’interroge : se changer les idées oui, mais à quel prix ? Nous zappons, scrollons, sans vergogne, et pourtant si les contenus que nous consultons étaient captivants, je reste convaincue que personne n’aurait imaginé un tel service. Le divertissement par définition est agréable et pourtant nous avons tellement voulu la quantité que nous avons laissé tomber la qualité.

Alors la solution se trouve-t-elle dans la personnalisation ? Puisque le divertissement comprend une dimension subjective, s’il est personnalisé, le contenu pourrait être adapté à chaque individu. Imaginons une série évolutive construite en fonction de nos humeurs et de nos préférences. À l’instar des réseaux sociaux, là où nous avons soupçonné de potentielles bulles informationnelles, un tel système pourrait être lourd de conséquences et entraînait un éventuel phénomène de polarisation. Le divertissement d’aujourd’hui nous laisse encore la liberté d’échanger. Un tel système en revanche nous enfermerait. Finalement, se dire entre nous qu’une série est pas mal, c’est déjà pas mal.

Et c’est déjà l’heure de zapper, mais j’espère tout de même avoir réussi à vous divertir.

Auteure : Cyriane Huet-Chevereau

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(c) Ill. DepositPhotos

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Ecole supérieure de Publicité. Profil de l'ESP et articles publiés.

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