L ennui, cet autre bonheur - Marketing Professionnel e-magazine

L ennui, cet autre bonheur

Insight & confinement (mais pas que) : est-on fait pour « s’ennuyer », parle-t-on d’ennui bénéfique ou bien de l’ennui pathologique ?

« Mélancolie vague, une impression de vide, une tristesse profonde, une lassitude morale, quand on ne prend d’intérêt, de plaisir à rien », voici comment le Robert définit l’ennui. Cela semble au cœur des préoccupations de cette période de confinement où articles pour palier l’ennui fleurissent en même temps que le printemps impalpable, et le secteur des jeux de société voit ses ventes grimper de 30% sur l’année précédente.

Les grecs avaient un mot pour désigner l’art de la flemme de ne faire rien d’autre qu’étudier, de penser, de skholè en référence à l’institution scolaire. Les latins ont traduit ce terme par otium qui signifie ne consacrer son temps qu’à la lecture, l’écriture, la discussion, la contemplation. Vient s’opposer à l’otium, le negotium, qui est à l’origine du mot français négoce. Faisant référence aux affaires, le fait de « négocier », au sens littéral, contient la signification d’un acte auquel on accorde beaucoup plus d’importance aujourd’hui où in fine, ne pas faire quelque chose de productif et bien souvent l’équivalent de ne rien faire du tout.

Dans nos sociétés hyper connectées, l’ennui se fuit et est même source d’inquiétude. Les valeurs prônées sont vitesse, performance, rendements et autres indicateurs de productivité.

Se complaire dans l’ennui, ce qui plaît dans l’ennui

En cette période d’excès casanier, on ne peut pas dire qu’on se complaise dans l’ennui.

Bien malheureux doivent être les chômeurs techniques peut-on penser, dépourvus de leur travail, de cette confiscation de temps, et pour tout le monde de leurs loisirs qui remplissaient leurs temps libres. Ne pensons même pas aux vacances anéanties, il n’y aura pas de compte rendu d’activités inédites en un laps de temps imparti. Face à ces emplois du temps vides, certains cèdent à la panique qui envahit leurs esprits.

On tente d’éradiquer l’ennui via une sur-sollicitation des objets qui nous entourent. Les « tueurs d’ennuis » sont inévitables partout où l’on se rend : magazines dans les salles d’attentes, applications de jeux sur nos téléphones, livres, écouteurs, sans s’attarder sur les réseaux sociaux. Si on a des temps morts, c’est qu’on est finalement moins efficace qu’on pourrait l’être. Un désaccord avec nos besoins naturels comme à l’époque paléolithique où nos ancêtres chasseurs / cueilleurs avaient face à eux de longues périodes. Alors est-on fait pour « s’ennuyer », parle-t-on d’ennui bénéfique ou bien de l’ennui pathologique ?

Ennui bénéfique, ennui pathologique

Nous avons bel et bien une fonction cérébrale qui traite le temps long, et nous perdons de son utilisation en négligeant notre capacité de gestion à l’ennui, malgré sa nécessité à notre équilibre. Pourtant l’ennui peut aussi avoir des vertus, notamment pour la créativité. Certains praticiens recommandent aux parents de laisser l’enfant face à des moments d’ennui pour qu’émerge des pratiques innovantes, d’autres déconseillent de laisser un enfant face à l’ennui qui le renverrait finalement à lui-même.

La vacuité du temps peut engendrer des sentiments vertigineux, comme la peur du vide, du rien. On se sent vite dépassé par cette capacité à être seul, et éprouvons la volonté d’accaparer notre pensée constamment. N’ayons pas peur d’être simplement au cœur de l’essence même de la vie qui consiste à regarder le temps qui passe. Bien loin des flemmards cultivant la volupté d’être triste, qui s’apparentent au pathologique, voir au dépressif.

Nos vies sont en quête perpétuelle d’échange de nos solitudes, notamment dans l’appréhension de nos modèles de relations. Selon José Ortega y Gasset, philosophe espagnol du XXème siècle, « l’amour est la tentative – souvent ratée – d’échanger des solitudes ». On se voit alors plaindre ces pauvres célibataires qui sont confrontés à leur propre solitude, ces effrontés de l’ennui. Ces derniers isolés, bravant la peur, sont peut-être alors les mieux placés dans l’appréhension de cette période de confinement dans laquelle nous sommes.

Alors, face à cette absence de programme, quitte à être seul, les attentes grandissent et il faut se surpasser, être un héros, un sage ou bien un surhomme. Gare à ceux qui luttent contre ces injonctions fatigantes et se contentent de se frotter à l’ennui.

Auteure : Marine Crémaschi

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(c) Ill. DepositPhotos

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