L humour français peut-il s exporter ?

Les Français ne font-ils rire qu’eux-mêmes ? Existe-t-il une recette universelle pour l'humour ?

Un soir, alors que j’errais sur Youtube en regardant des spectacles d’humoristes américains tels que Chris Rock ou Jerry Seinfeld, je me suis demandée si à l’inverse, les Américains connaissaient les humoristes français. Ou même l’humour français. En fait, les Français sont réputés pour la gastronomie, la mode, le luxe… Mais sûrement pas pour l’humour. Au contraire, ils sont perçus à travers le monde comme des gens râleurs et désagréables.

Alors, les Français ne font-ils rire qu’eux-mêmes ? Existe-t-il une recette universelle de l’humour ? Est-il possible de faire rire un Français et un Américain avec les mêmes plaisanteries ?

L’humour français est-il définissable ?

Avant toute chose, il est indispensable de définir l’humour français. Qu’est-ce qui le différencie de l’humour américain ou de l’humour anglais ? Évidemment, chaque pays a son propre humour, lié à sa culture. Par exemple, les Américains sont tous issus de l’immigration, ce qui amène un grand nombre d’humoristes américains à se moquer des stéréotypes des différentes cultures. Quant à l’humour anglais, il est plutôt pointu et s’illustre par ses « jokes », basées sur l’absurde, devenues célèbre grâce à Charlie Chaplin ou plus récemment les Monthy Pythons et Rowan Atkinson (Mr. Bean). L’humour français, complexe, est plus difficile à définir.

Il y a 200 ans, l’humour était réservé aux intellectuels, il s’agissait d’un « trait d’esprit ». On observe que l’humour français a toujours évolué en fonction des événements historiques : le début des gazettes satiriques et des caricatures qui critiquent la société et le gouvernement (au XIXe siècle). Après la Seconde Guerre mondiale, la France se reconstruit et on voit apparaître le gag visuel, le quiproquo et la comédie bourgeoise portés par de grands noms tels que Louis de Funès, Bourvil, Fernandel… À l’époque de la Guerre d’Algérie, les humoristes s’emparent des thèmes politiques : chômage, immigration, pouvoir d’achat, éducation…

Dans les années 1960, Choron et Cavanna (décédé fin janvier) fondent Hara Kiri, journal provocateur à l’humour noir. A la télévision, l’émission «Le Petit Rapporteur» de Jacques Martin, propose une critique impertinente de la société. Dès lors, on voit émerger des humoristes contestataires ou engagés, souvent soutenus par les radios libres nées dans les années 1980, qui signeront l’âge d’or de l’impertinence à la française. Guy Bedos et Coluche affirment leurs engagements politiques. L’un sur scène, l’autre par sa «vraie-fausse» candidature à la présidence. Thierry Le Luron épingle la gauche comme la droite avec ses imitations cinglantes et bouscule les préjugés en organisant son faux mariage avec Coluche. On découvre aussi Raymond Devos et Pierre Desproges qui jonglent avec les mots comme personne pour traiter de situations absurdes. Dès les années 1990, des humoristes tels que Jamel Debbouze et Gad Elmaleh feront connaître à la France le « stand up » américain (spectacles où l’humoriste raconte des histoires, souvent courtes, sans accessoires ni costumes). Sachant qu’en réalité, les premiers français à avoir fait du « stand up » sont Coluche et Thierry Le Luron.

On distingue aujourd’hui plusieurs types d’humour français : l’humour cynique et critique envers la société (Stéphane Guillon, Gaspard Proust qui succèdent à Pierre Desproges qui excellait dans le domaine) ; l’humour dit « de banlieue », popularisé par Jamel Debbouze et son « Jamel Comedy Club » qui accueille des nouvelles recrues chaque année comme Thomas Ngijol et Malik Bentalha, et l’humour situationnel (Gad Elmaleh, Florence Foresti, Franck Dubosc…), où des situations de tous les jours sont tournées à la dérision, cet humour étant assez proche de l’humour américain, qui est assez premier degré.

Finalement, l’humour français a toujours cherché la juste mesure, entre ses caricatures satiriques et son impertinence sur scène, sa dimension polémique et contestataire sur petit écran (les Guignols de l’info), mais on peut le qualifier d’humour noir.

Succès français à l’étranger (sans rire)

De nombreux humoristes français ont tenté leur chance aux États-Unis : Moustapha El Atrassi, Gad Elmaleh, F-X Demaison, Élie Kakou… avec plus ou moins de réussite.

Roland Magdane fut l’exception française, il a tourné neuf ans aux États-Unis (en anglais !) et fut élu meilleur humoriste étranger par la NBC.

Au delà des humoristes, il y a les films français, dont un certain nombre se sont très bien exportés à l’étranger, comme Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain, Bienvenue chez les Ch’tis, Les Choristes… On note que ces films sont assez clichés sur Paris ou la vieille France. En revanche, le film Intouchables, véritable blockbuster en France, a été qualifié de « raciste » par le magazine américain Variety, en raison du personnage joué par Omar Sy, désigné comme « singe de compagnie » dans le film. Évidemment, comme dans chaque pays, certaines blagues ou références ne peuvent être comprises que par les habitants des pays. Par exemple, dans le film Intouchables, une référence à Chantal Goya a dû être modifiée pour être comprises dans les autres pays…

Sur le petit écran, des programmes courts comme « Caméra Café » ou « Kaamelott » ont connu un réel succès international, Caméra Café ayant été adapté dans 55 pays.

Pourquoi certains films, programmes ou personnalités percent à l’étranger et d’autres non ? Roland Magdane disait que «grâce au rire, on peut transporter des personnes de nationalités complètement différentes ».

Or, la barrière de la langue est un facteur à prendre en compte. Par exemple, on peut penser que les Américains et les Anglais se comprennent mieux. Cependant, on revient toujours aux particularités culturelles de chaque pays. Les Anglais ont tendance à être plus intellectuels, en utilisant l’ironie ou le sarcasme, alors que les Américains ne comprennent pas l’ironie, ou du moins lorsqu’ils l’utilisent, ils ne l’assument pas avec la fameuse expression « just kidding » (ça va, c’est pour rire), par peur de blesser ou de heurter la sensibilité. Rappelons que les Américains sont très puritains et sont rapidement choqués par certains mots (interdiction de dire des gros mots à la télévision par exemple). L’humour américain peut être qualifié de « premier degré », alors que l’humour anglais ou français, plus cérébral, amène à réfléchir un peu plus.

On observe d’ailleurs une américanisation croissante de la culture française, qui peut être reprochée par la superficialité des thèmes abordés tandis que les défenseurs du « stand up » y voient une certaine modernité, permettant de rompre avec les vieilles habitudes de la scène comique française.

Humour : une exportation impossible ?

Par ailleurs, les humoristes français qui voudront s’exporter à l’étranger devront s’adapter à la culture de chaque pays (sujets tabous, références inconnues).

L’humour français est perçu aujourd’hui comme un humour noir et /ou intello. Cependant, la jeune génération d’humoristes de stand up est déterminée à dépoussiérer cette image en suivant les pas de leurs idoles américaines, Chris Rock ou Dave Chappelle.

Grâce à Internet, le partage des vidéos de tous les pays est tellement simple que le mélange des genres se fait de plus en plus. Par exemple, le programme court « Pendant ce temps » diffusé pendant le Grand Journal de Canal+ est une adaptation des sketches d’un blogueur anglais, Tomska. En effet, les « Youtubeurs » tels que Norman et Cyprien révolutionnent le genre en postant simplement leurs vidéos humoristiques sur Youtube. Ainsi, l’exportation de leurs sketchs se fait beaucoup plus simplement qu’en se déplaçant faire un spectacle à l’étranger.

Pour preuve, même les humoristes « traditionnels » comme Elie Semoun ou les Inconnus participent aux vidéos de la jeune génération (respectivement, « Palmashow » et « Norman fait des vidéos »).

Malgré cela, l’humour n’est pas universel, car chaque pays a sa propre histoire, sa propre culture et ses codes. Il faut les connaître avant de vouloir se reproduire devant un public étranger.

Gad Elmaleh par exemple, a commencé à jouer son spectacle aux États-Unis en français, dans des salles pleines à craquer d’expatriés ou de francophones. Il a cependant un projet plus ambitieux : celui de créer un spectacle entièrement en anglais. Totalement bilingue et chaperonné par son ami Jerry Seinfield, Gad Elmaleh pourrait bien être le premier Français à conquérir les États-Unis.

Un American Dream à la française ?

Auteur : Marilou Vauth

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Un article de notre dossier Marketing & International

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Une source pour aller plus loin pour cet article.


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(c) ill. Shutterstock – Business risk concept: boot to step on a banana skin

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Ecole supérieure de Publicité. Profil de l'ESP et articles publiés.


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