Les séries TV françaises à la conquête de l international

Avec retard par rapport à ses concurrents étrangers, la France produit désormais des séries de qualité qui rencontrent un public aussi bien national qu’international. Une avancée pour l’audiovisuel français longtemps déconsidéré qui entre aujourd’hui dans une phase de renouveau...

Avec retard par rapport à ses concurrents étrangers, la France produit désormais des séries de qualité qui rencontrent un public aussi bien national qu’international. Une avancée pour l’audiovisuel français longtemps déconsidéré qui entre aujourd’hui dans une phase de renouveau…

Pourquoi une « Joséphine Guardian Angel » n’existe pas sur les télévisions américaines, alors que d’autres séries françaises réussissent leur traversée de l’Atlantique? Tout simplement parce que les séries françaises ne font qu’à peine opérer un changement radical et commencent juste à profiter d’une reconnaissance nationale et internationale.

La France passe à un format américanisé mais enraciné dans un style typiquement français qui franchit les frontières avec succès. Aujourd’hui, des séries ambitieuses séduisent même les Américains sur ce marché saturé, où, jusqu’ici, ils régnaient en maîtres. Conscients de la qualité des séries étrangères, les Français rivalisent avec des séries innovantes. Les producteurs tricolores, et Canal+ en premier, proposent des programmes toujours plus travaillés et ambitieux comme Borgia, Engrenages, Les Revenants ou encore Tunnel et se donnent les moyens (artistiques et financiers) de rivaliser et d’atteindre la reconnaissance. Les productions françaises se destinent désormais à un public international.

Le renouveau de la série TV française

Souvent considérée, dans les années 1990 à 2000, comme peu dynamique, la série télé française ne partait pas d’un bon pied pour traverser les frontières. En cause, la technique narrative des scénaristes : les Français avaient trop tendance à raconter la situation alors que les concurrents étrangers font en sorte que le téléspectateur la vive à travers les comédiens. Une faiblesse de rythme accentuée par des saisons trop courtes et une production plutôt faible ne séduisaient pas, ou du moins pas autant que les concurrents.

Autre handicap : des formats courts qui avaient du mal à captiver l’audience. Sœur Thérèse.com, par exemple, ne compte que 21 épisodes en 10 ans. La concurrence quant à elle est connue pour sa capacité à produire plus de 10 épisodes de série par an, une fréquence soutenue qui dynamise le programme. « A cette époque, les chaînes souhaitaient des épisodes « unitaires », où l’intrigue était bouclée à la fin, qu’elles pouvaient ainsi diffuser n’importe quand et dans n’importe quel ordre », explique Stéphane Carrié, scénariste pour Falco et Profilage, et membre de la Guilde des scénaristes.

Avec les séries étrangères en prime-time et la multiplicité des chaînes, le téléspectateur a désormais plus de choix et plus d’éléments de comparaison. Le degré d’exigence s’est accru. Les auteurs ont du adopter un rythme d’écriture plus soutenu (raconter en 52 minutes ce qui se déroulait en 90 minutes avant). Une évolution qui découle du rôle des « scénaristes-cadres », les « showrunners » américains, qui supervisent non seulement une équipe de scénaristes, mais ont aussi la main sur l’ensemble de la série (identité visuelle et sonore, casting, réalisation, etc.). Plusieurs séries françaises ont ainsi replacé le créateur au centre du processus d’écriture. C’est le cas de Profilage, où les deux auteures, Fanny Robert et Sophie Lebarbier, sont productrices artistiques, écrivent certains épisodes et en délèguent d’autres à une équipe de scénaristes. La France conçoit désormais des séries en conservant une vraie « patte » française. Les raisons : une exigence accentuée en termes de production et de réalisation, une identité revendiquée, et une position de l’auteur bouleversée. Ce renouveau passe par le développement d’un style propre aux Français, cette « french touch », comme l’a d’ailleurs souligné un article de New York Times, intitulé « The elusive pleasure of french TV series » (Le plaisir insaisissable des séries françaises), publié en août 2013. Le but, en effet, n’est pas de recopier le modèle américain, mais bien de s’adapter en conservant cette identité française. C’est le cas par exemple des Revenants, une série de zombies fantastique, un sujet typiquement américain, écrite et réalisée dans un style bien français. Ou encore Un village français dont l’intrigue évoque une période de l’histoire française : l’Occupation, mais la série s’exporte et touche un public large. Des histoires ancrées en France, qui arrivent à parler à tous et conservent une forme de narration singulière, trouvent leur public dans l’hexagone mais aussi à l’étranger.

Finalement, les séries qui s’exportent ne sont pas celles qui tentent de reproduire le schéma américain, mais bien celles qui revendiquent leurs racines françaises.

Le handicap de la langue

Les Revenants diffusé sur Sundance Channel sous le titre The Returned, rencontre son audience mais il s’agit d’un succès auprès d’un public de niche, une cible « sophistiquée ». Les dialogues longs issus de cette « french touch », laissant moins parler l’image que les séries américaines, donnent une représentation parfois trop « intellectuelle » de l’audiovisuel français. Conquérir le téléspectateur étranger moyen est une bataille difficile car les habitudes ont la vie dure, ce qui freine le développement de nos séries télévisées. Les productions françaises sont souvent diffusées sur des chaînes pointues correspondant à ce public de niche. Le public à viser devient restreint, et ne correspond plus à la cible habituelle des séries. Les producteurs doivent chercher cette cible, s’exporter vers une nouvelle audience, et réussir à la toucher.

Mathieu Béjot, délégué général de TV France International (l’association des exportateurs de programmes audiovisuels français) explique que « le marché reste très protectionniste ». Les Etats-Unis ignorent le doublage et le public américain reste, dans l’ensemble, réfractaire aux sous-titres.

Pour surmonter cet obstacle, deux options : un tournage en anglais (souvent allié à une coproduction internationale), ou vendre les droits pour un remake.

On observe que de plus en plus de producteurs français s’orientent vers le tournage en anglais. Canal+, qui a lancé Borgia et XIII réitère sa stratégie gagnante avec Tunnel, une série franco-britannique tourné dans les deux langues. Ces productions sont taillées pour l’international et s’achètent plus facilement.

Pour les producteurs, vendre les droits d’une série pour un remake, c’est aussi s’exporter. Et cette solution reste la plus appréciée. D’après l’article du New York Times il faut s’en réjouir, puisque c’est une tendance générale. C’est aussi comme ça que Caméra Café a fait le tour du monde. Des projets d’adaptation sont ainsi en cours pour Maison Close, Engrenages, et Les Revenants. Cette dernière, déjà achetée dans une vingtaine de pays dont les Etats-Unis, aura tout de même droit à son remake à l’américaine.

Si la France est parvenue avec des séries comme Engrenages, Braquo, ou Borgia à se faire une place outre-Atlantique c’est notamment grâce aux plateformes de diffusion sur internet. Ces plateformes VOD comme Hulu (où l’on trouve Braquo) ou Netflix (pour Borgia et Engrenages) sont un autre moyen de pénétrer le marché. La plupart des chaines de télévision classiques ne sont pas encore prêtes à prendre de risque avec des séries françaises sous titrées (Les Revenants sur Sundance Channel en VOST est un fait rare aux États-Unis). Sans ce modèle de diffusion, certaines séries n’auraient jamais eu la chance de percer outre-Atlantique.

Un marché saturé

L’industrie des séries TV engrange des centaines de millions d’euros de chiffres d’affaires. Les séries représentent près d’un tiers des programmes les plus performants dans le monde. Si les créations originales françaises gagnent du terrain dans les programmations nationales, elles investissent aussi le marché international. Elles ont du succès en Angleterre, un marché réputé difficile d’accès, et début novembre 2013 s’est tenu à Los Angeles le premier salon entièrement dédié aux séries françaises. Ce showcase « Direct to series » aspire à promouvoir ce renouveau de la série française sur le marché américain afin d’approfondir les relations audiovisuelles entres les Etats-Unis et la France et susciter de nouvelles coproductions.

Alors que le marché des séries TV est connu pour être saturé, spécifiquement aux Etats-Unis, les Français arrivent à se faire une place grâce à leur ouverture sur les marchés étrangers. Les producteurs et diffuseurs font des choix innovants avec une ambition internationale. Les séries françaises se placent désormais en concurrence directe avec les séries en anglais. Le marché de la série TV est devenu plus international que local. Cette concurrence exige une qualité élevée et demande aux séries d’être capables de se distinguer.

S’allier pour mieux rivaliser, voilà le nouveau crédo des productions françaises afin de faire face à ces superproductions américaines, par le biais de coproductions internationales. L’avantage est avant tout financier. Comme le dit Bertrand Méheut, président du groupe Canal+, « une fiction chez les chaînes traditionnelles coûte en moyenne 700 000 euros de l’heure à fabriquer. Nous, nous sommes déjà au-dessus d’1 million d’euros par heure. Les standards américains sont à peu près de 2 millions d’euros par heure. Pour les atteindre, nous devons faire des montages de coproduction avec des partenaires étrangers afin de pouvoir diffuser ces fictions en France à un prix raisonnable. Nous l’avons fait avec Borgia et nous souhaitons continuer dans ce sens ». Et Canal + n’est pas le seul, de nombreux diffuseurs tels que Arte, France Télévisions, TF1, ou M6, suivent la tendance. L’intérêt : pouvoir offrir au téléspectateur des fictions à gros budget.

Certains voient aussi dans la coproduction un avantage certain pour exporter ces séries. Au-delà d’une simple question financière, l’idée d’une unité esthétique prend place. Jo, par exemple, a été tourné en anglais afin d’en maximiser l’exportation. L’équipe est cosmopolite : un « showrunner » canadien, des auteurs français et québécois, et une direction artistique scandinave. Le but est d’intégrer les ingrédients susceptibles de plaire au plus grand nombre et d’augmenter les possibilités de diffusion. Grâce à ces procédés, la série a été vendue dans plus de 140 pays.

Avec les coproductions, tout le monde trouve son compte : les téléspectateurs accèdent à des programmes de plus haut niveau, et les producteurs s’offrent une reconnaissance artistique et financière à l’étranger avec l’exportation de séries capables de rivaliser avec les concurrents américains, anglais ou même scandinaves. Les séries françaises étendent leur cible et s’exportent davantage. Mais si les coproductions permettent aux séries françaises de se mondialiser en faisant intervenir plusieurs pays dès la conception, peut-on encore parler de créations « françaises » ?

Auteur : Laura Ferretto – ferrettolau [AT] gmail.com

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Un article de notre dossier Marketing & International

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Sources

  • http://www.telerama.fr/series-tv/les-series-francaises-peuvent-elles-conquerir-les-etats-unis,104814.php
  • http://www.nytimes.com/2013/08/30/arts/television/spiral-and-3-other-french-shows-worth-seeking-out.html?_r=0
  • http://meta-media.fr/2013/10/25/series-tv-francaises-les-signes-du-renouveau-enfin.html
  • http://www.lemonde.fr/culture/article/2013/09/25/les-series-francaises-s-exportent-bien_3481808_3246.html
  • http://www.ambafrance-at.org/IMG/pdf/Le_succes_international_des_series_televisees_francaises.pdf
  • http://laloidesseries.blogs.lalibre.be/archive/2013/02/04/series-france-export-engrenages-braquo-maison-close.html
  • http://www.lepoint.fr/culture/les-series-tv-francaises-s-exportent-mais-restent-handicapees-par-la-langue-02-02-2013-1623018_3.php
  • http://www.lexpress.fr/culture/tele/les-series-tele-francaises-s-exportent-mieux-dopees-par-l-effet-canal-plus_1216439.html

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(c) ill. Shutterstock - The French flag painted on old TV

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Ecole supérieure de Publicité. Profil de l'ESP et articles publiés.


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