Objets connectés, homme augmenté et transhumanité

Mélangeons objets connectés et biotechnologie : obtiendrons-nous une recette miracle pour l’homme du futur, ou un cocktail toxique ?

Mélangeons des objets connectés avec de la biotechnologie : obtiendrons-nous une recette miracle pour l’homme du futur, ou un cocktail toxique qui donnera la gueule de bois à l’humanité ?

Si a priori la connexion entre l’Internet des objets et les biosciences ne se fait pas naturellement, cela ne devrait plus durer car le lien existe bel et bien. Il ne s’agit pas ici de science fiction, mais du mouvement transhumaniste.

Né dans les années quatre-vingt en Californie, ce mouvement d’abord philosophique prône le dépassement physique et mental de la nature humaine grâce à la technologie. En 1978, le philosophe Fereidoun Esfandiary formule la première déclaration transhumaniste baptisée Upwinger’s Manifesto : « Nous voulons accélérer l’avancée de l’humanité jusqu’à la prochaine étape de son évolution. Nous voulons surmonter nos tragédies suprêmes : le vieillissement et la mort. Nous voulons aider à accélérer l’essor des mondes à venir avec une abondance inespérée : de l’énergie propre et bon marché illimitée, des ressources alimentaires illimitées, des matières premières illimitées », écrit-il. Il n’est donc pas seulement question d’aider l’humanité diminuée physiquement à atteindre les mêmes performances qu’Oscar Pistorius, mais de permettre aux êtres humains lambda « d’augmenter » leur corps et leur esprit en y intégrant de la technologie de pointe, avec un but unique : l’éternelle course contre la mort, la quête infatigable de l’immortalité.

Poussé hier par des scientifiques marginaux, aujourd’hui par Google et la NASA, le mouvement occupe nombre d’esprits savants. L’Association Transhumaniste Mondiale, créée en 2010, a même édité sa propre déclaration. Se posent alors plusieurs questions : qu’est-il vraiment possible de faire aujourd’hui en termes d’augmentation humaine ? Quelles préoccupations éthiques et économiques ces possibilités soulèvent-elles ? Et peut-on envisager autre chose pour l’avenir qu’un homme esclave des machines ?

Les possibilités de l’augmentation : entre réalité et fantasme

Pour discerner la frontière entre les deux, voici un état des lieux de la technique.

L’augmentation humaine est aujourd’hui envisageable grâce à la combinaison des NBIC : Nanotechnologies, Biotechnologies, Informatique et sciences Cognitives, soit l’infiniment petit (N), la fabrication du vivant (B), les machines pensantes (I) et l’étude du cerveau humain (C). Pour le moment, elles sont surtout utilisées dans le domaine médical : il existe déjà des implants cérébraux en mesure de commander des outils techniques, comme des fauteuils roulants, mais aussi de stimuler des muscles et des os via un exosquelette (ou squelette externe, comme en ont les animaux invertébrés, par opposition à l’endosquelette), qui vient se superposer au squelette humain pour lui permettre de retrouver des capacités qu’il n’a plus, ou qu’il n’a jamais eu. C’est le cas de l’entreprise américaine Ekso Bionics, qui a développé un exosquelette qui permet aux paraplégiques de remarcher. Les projets de recherches sur les exosquelettes biomécaniques sont particulièrement avancés dans le domaine militaire, comme le projet TALOS développé par l’armée américaine pour créer un exosquelette de combat surpuissant.

Concernant les prothèses artificielles, il est désormais possible de se doter d’une main en aluminium que développe l’entreprise britannique BeBionic, qui permet de réaliser jusqu’à 14 mouvements différents. Les personnes à l’audition déficiente peuvent retrouver l’ouïe grâce aux recherches de l’université de Princeton, dont les scientifiques ont créé une oreille bionique qui permet non seulement de restaurer l’audition, mais aussi de percevoir des sons et des fréquences inaudibles pour l’oreille humaine.

Une autre entreprise, déjà présente dans le quotidien du tiers de la population mondiale, s’intéresse de très près aux progrès touchant à l’augmentation humaine : Google. Le géant américain, aux intentions “philanthropiques”, a fondé sa propre entreprise « indépendante » de biotechnologies en 2013, Calico, qui a pour but de lutter contre le vieillissement et les maladies associées. Google a aussi racheté d’autres start-up qui travaillent sur le séquençage ADN et la robotique, et finance « l’université de la Singularité », basée sur le campus de la NASA en Californie, dont l’idéologie est fondée sur l’idée que le bonheur passe par l’augmentation humaine.

Vers une humanité à deux vitesses ?

La frontière entre la réparation et l’amélioration est particulièrement fine dans le domaine sportif, qu’il s’agisse de la problématique du dopage, ou pour reprendre la figure d’Oscar Pistorius, des prothèses artificielles qui ne mettent pas seulement les personnes handicapées physiques au même niveau de capacités que les valides, mais permettent de les dépasser.

C’est alors qu’émergent les premiers hommes « bio-hackers », ou « grinders », comme Kevin Warwick. Ce scientifique et professeur de cybernétique s’est greffé des électrodes, qui reliées au système nerveux lui ont permis de commander un ordinateur à distance. Il a également fait le pari de faire correspondre deux êtres humains par télépathie pour 2015…

Mais si l’envie prenait à certains d’aller plus loin qu’une « injection » de technologie ? Si apparaissaient des volontaires aux sacrifices corporels (amputations, mutations génétiques…) pour se transformer en véritables hommes-machines ? Jusqu’où peut-on aller en restant humain, ou plutôt à quel moment cesse-t-on de l’être ? En effet, une modification ne peut pas toujours être considérée comme une augmentation si celle-ci, en même temps qu’elle améliore certaines capacités, réduit le pouvoir de contrôle sur son propre comportement.

De plus, comme toutes les armes, les progrès technologiques peuvent être utilisés à mauvais escient si ils tombent dans des mains mal intentionnées. Les hommes ont la mémoire courte s’ils ont déjà oublié les aspirations d’un régime totalitaire qui souhaitait épurer la race humaine, éradiquer les imperfections physiques et morales, supprimer les anormaux, banaliser la sélection positive…

Vu sous un angle plus économique, les chercheurs se demandent déjà si l’accès à « l’augmentation » deviendra demain le fossé qui séparera ceux qui peuvent (ceux qui veulent !) y avoir accès, et les autres. Une humanité à deux vitesses : ceux qui ont accepté de prendre part à la révolution transhumaniste, à la course à la performance, et ceux qui résistent. L’équilibre entre les bénéfices et les risques est précaire ; si la fusion de l’homme et de la technologie permet d’améliorer ses capacités, elle signifie aussi que l’on s’expose à l’erreur (propre à l’homme) et au bug (propre à la machine). C’est donc une certitude qu’il sera possible de « hacker » un autre être humain, sachant qu’il est déjà possible de contrôler un pacemaker à distance.

Une perspective optimiste : la biosocialité connectée

L’idéologie capitaliste est donc tellement ancrée en chacun que la perfection serait un but en soi. Peut être faut-il prendre du recul rapidement et se demander ce que l’homme désire vraiment laisser aux générations futures.

C’est le cas du think tank francophone NeoHumanitas , créé par le professeur et chercheur Johann Roduit, dans le but de mener une réflexion commune et pas seulement universitaire sur l’utilisation des technologies sur l’homme.

C’est aussi le cas de Laurence Allard, sociologue de l’innovation et maître de conférences en sciences de l’information et de la communication. Pour elle, le rapport de force dominant/dominé entre l’homme et la machine n’est pas la seule issue possible : « Est-ce que tout ça doit nous servir pour mieux dominer les choses, les végétaux, les animaux et les autres hommes ? Ou est-ce qu’il n’y aurait pas là en train de se construire un nouveau lien entre nous tous, entre le vivant, entre le végétal, l’animal, l’humain et l’artefact machinique (capteurs, composants électroniques, puces…) grâce à la connexion à des réseaux de communication ? »

Autrement dit, il est déjà possible de « vivre ensemble » grâce aux nouvelles connexions qui se dessinent, dans une perspective de « compagnonnage », la même qui unit l’homme et l’animal : c’est la biosocialité connectée. Ce concept peut faire sourire en pensant à la planète idéale du film Avatar, où les “hommes” se connectent avec leur terre et avec tout les éléments qui la peuplent…

Mais après tout, pourquoi pas ?

Auteure : Alice Bonnet

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Un article de notre dossier Marketing des objets connectés

Aller plus loin…

(c) ill. Shutterstock - Robotic hand

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1 commentaire

  1. avatar

    Néa Bernard

    1 septembre 2015 at 15:15

    Excellent article, pour une fois que la profession n’est pas béate d’admiration inconditionnelle et sans distinction devant tous les gadgets de la Sillicon Valley.
    A retenir tout spécialement dans cette article :
    Vers une humanité à deux vitesses ?
    L’idéologie capitaliste est donc tellement ancrée en chacun que la perfection serait un but en soi.
    Peut être faut-il prendre du recul rapidement et se demander ce que l’homme désire vraiment laisser aux générations futures.

    Et une réflexion de Marc Halévy à propos du Transhumanisme :
    Ce mythe, vieux comme le monde, promet la jeunesse et la vie éternelles … pour les rares qui en auraient les moyens financiers.
    Philosophiquement, ce mythe est délétère car l’immortalité est grosse d’un cauchemar spirituel et une catastrophe démographique.
    Scientifiquement, ce mythe est purement ridicule car toute approche analytique et mécanique de la complexité organique du vivant est conceptuellement vouée à un échec cuisant.

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