Seuls ensemble avec les objets connectés

Les objets connectés, à travers le phénomène de l’auto-mesure, mettent en danger la psychologie des individus et leur capacité à créer des liens

Société ultra « branchée », loguée, pluguée « on line », la connexion ne nous aurait-elle pas déconnectés les uns des autres, même avec les objets connectés ?

Connecté, déconnecté, à quoi ou plutôt à qui ? Le mot connexion a été emprunté au latin « connexĭo » qui signifie le « lien », « l’enchaînement », dérivé de « conectere », « lier ensemble », « attacher », « joindre », « enchaîner ». Il ne s’agit pas ici d’allumer un interrupteur mais de relier les personnes entre elles. Dans cette acception, les objets connectés ne se cantonnent pas à donner une information à une mémoire électronique, mais ils relient, socialement, les êtres humains entre eux. Mais ce lien est-il un lien social ou un leurre ? L’objet connecté peut créer un ensemble de personnes communiquant, mais, sans la réalité d’un contact tangible, nous pouvons douter de la réalité du contact lui-même. Nous pouvons constater, qu’avec la naissance et l’évolution de ces objets, les hommes qui communiquent de plus en plus par leur biais se sont physiquement éloignés. L’homme est-il alors ici encore un homme social, « un animal social » comme le disait Aristote ou bien est-il seul perdu dans un univers immensément grand comme l’exprimait Pascal ?

L’objet connecté comme alter ego

Le film de Henry Alex Rubin,Disconnect, le montre d’ailleurs très finement. Dans un univers où la technologie a pris trop d’ampleur, il met en scène plusieurs personnages qui semblent s’éloigner les uns des autres, comme si la « connexion » les avait isolés, les avait « déconnectés ». Mais n’avons-nous pas tous eu des expériences qui nous ont conduits au même constat dans notre vie quotidienne? Chacun a pu, un jour, sursauter en entendant un piéton solitaire, muni d’une oreillette Bluetooth pris dans une discussion animée en solitaire.

L’objet connecté est personnifié : l’oreillette devient l’ami. Lorsqu’on téléphone avec un appareil fixe, l’objet qui permet la communication est visible et contraint l’interlocuteur à certaines attitudes démontrant ainsi à l’entourage que l’on est « occupé à communiquer ». Au contraire, l’oreillette, discrète et utilisable partout permet à son propriétaire, alors qu’il est en relation duale avec un interlocuteur invisible, de vaquer à d’autres occupations totalement indépendantes. Dès lors, il parle, gesticule, argumente, rit ou s’énerve en public tout en étant isolé. On finit par entrer dans une intimité dont la personne n’a pas conscience. Cet utilisateur de l’objet connecté forme un ensemble « social » avec son interlocuteur, mais dans le monde réel qui l’entoure à ce moment-là, il est seul. Cet isolement au milieu des autres peut apparaître comme une solitude plus grande encore que s’il marchait seul, sans parler dans son oreillette.

Un autre exemple qui illustre ce paradoxe est celui des caméras IP que certains placent chez eux pour se montrer aux autres. Ces gens sont seuls mais recherchent la possibilité d’être ensemble. Comme ils n’ont pas la possibilité de l’être réellement, ils le sont virtuellement avec des inconnus. Ici encore, une fois l’objet retiré, qu’advient-il du contact ? Il se volatilise instantanément. Ces personnes sont en quête de leur alter ego à travers l’objet. Tout comme l’oreillette Bluetooth, la caméra IP devient l’ami. Détenir cet objet pourrait même être un encouragement à ne pas chercher ou solliciter des contacts réels extérieurs. On assiste alors à ce que le sociologue et philosophe Gilles Lipovetsky, qualifie de « solitude interactive ». L’interaction n’implique donc pas pour lui l’accompagnement. Le fait d’être en contact par le biais d’un objet connecté ne signifie pas que nous sommes ensemble, L’objet ne fait que « masquer » une solitude bien présente.

L’objet connecté comme prolongation de soi

Contrairement aux exemples de l’oreillette ou de la caméra IP mentionnés plus haut où l’objet connecté remplaçait autrui, nous pouvons apporter des exemples d’objets connectés qui ont pour vocation de nous remplacer nous-mêmes. L’ubiquité est un mythe mais nous n’en avons pas fini avec lui, les individus veulent être partout à la fois – impression de vivre plusieurs vies- et les objets qui créent un semblant d’ubiquité sont nombreux. L’alarme domestique par exemple, est capable de nous prévenir, comme si nous étions sur place, qu’un intrus tente de pénétrer au sein de notre domicile. Une présence réelle n’est plus utile. C’est la sonnerie de téléphone qui communique avec nous. On crée ici un lien directement avec l’objet, il n’y a même pas de réel communicant. Ce type d’objet connecté permet l’ubiquité, puisqu’il nous permet d’être là « virtuellement » à un endroit où on n’aurait pas pu être physiquement. Dans le cas présent, c’est un aspect plutôt positif de l’objet connecté que l’on évoque puisque, le remplacement de la présence de la personne par l’objet connecté ne se fait pas au détriment du lien social. Au contraire, il apporte de la sécurité en comblant l’absence de la personne qui ne peut pas être chez elle à ce moment précis.

En revanche, le Baby monitor qui permet aux parents d’être virtuellement « ensemble » avec leur bébé tout en pouvant vaquer « seuls » à leurs occupations dans une autre pièce ou chez les voisins ; ou encore le Tracker qui, dans le même esprit, permet de pister son enfant sans être réellement avec lui physiquement, ont des effets plus discutables. Ces objets connectés sont certes, une grande avancée en termes de sécurité, puisque là encore ils apportent une présence pour combler un vide. Cependant, tout le problème éthique repose ici : à partir de quel moment l’objet connecté « remplace » t-il le parent ? S’il a pour but premier de combler un vide, le confort qu’offre cet objet peut vite basculer dans le remplacement d’un être humain et ainsi anéantir petit à petit le contact réel. Les avancées technologiques nous poussent à vouloir toujours plus, être en plusieurs lieux simultanément, or dans ce cas, c’est également moins de présence effective auprès de ses enfants.

L’individualtruiste : seuls, ensemble

Que ce soit l’homme à l’oreillette Bluetooth qui se parle à lui-même dans la rue ou l’exemple de la femme au foyer au Baby monitor qui recherche l’ubiquité, ces exemples sont tous représentatifs de notre société schizophrène où nos désirs et nos aspirations se contredisent : « Il est vrai qu’un œil extérieur y perdrait son latin en observant les comportements des individus et en s’immisçant au cœur de leurs émotions, de leurs désirs et de leurs craintes. Il verrait tout et son contraire. » (Charpentier). Les avancées technologiques des dernières années laissent transparaître une société de tous les possibles, et pourtant, nous sommes constamment en proie à toutes sortes d’inquiétudes : dépression, chômage, terrorisme. Dans notre société égocentrée, individualiste à l’extrême, les loisirs et l’importance de « se faire plaisir » ont pris une ampleur considérable, pourtant, il est à la mode de montrer qu’on aime s’occuper d’autrui au travers d’activités caritatives et de causes environnementales : « Autres temps, autres motivations : aux militants politiques font suite les nouveaux consommateurs « engagés » friands de labels éthiques et de produits de sens associés à la défense des enfants, des affamés, des animaux, de l’environnement, des victimes en tout genre. » (Lipovetsky) L’image de cette nouvelle société pleine de contradictions à travers le personnage de Superman évoqué dans Le Bonheur Paradoxal prend tout son sens. Superman est guidé par le culte de la performance, du corps, il doit être le meilleur, il doit se surpasser. Se devant d’être digne de son image de héros, il représente un idéal surpuissant à atteindre, il est extrêmement porté sur ses performances individualistes et son image. Pourtant, Superman aide les autres, il est le « sauveur » de la planète et doit faire preuve d’altruisme et d’empathie. D’ailleurs, l’image d’une personne accomplie dans notre société est sans nul doute celle d’un homme indépendant, capable de s’en sortir seul, pourtant, on a jamais eu autant besoin de prouver qu’on était bien entouré : qui détiendra le record du plus grand nombre d’amis Facebook ? Voilà toute la contradiction de l’homme contemporain, un héros « individualtruiste ». Les objets connectés seraient-ils alors un moyen de satisfaire une de nos nouvelles lubies schizophrènes, celle d’être à la fois seul et ensemble ? Quoi qu’il en soit, il est certain que ce besoin d’être toujours connecté qui masque notre peur de la solitude, peut nous mener à une plus grande solitude encore.

Faut-il considérer ces nouveaux gadgets comme une avancée majeure dans la gestion de la solitude comme l’exprime Michel Serres dans son ouvrage Petite Poucette, ou au contraire nous inquiéter avec Gilles Lipovetsky du monde que nous sommes en train de construire ?

Tel un grand-père bienveillant, Michel Serres pose un regard attendri et optimiste sur cette « génération Y » représentée par la « Petite Poucette », qui envoie des SMS et des mails, utilisant ses pouces avec une rapidité incroyable. Elle « tient en main l’espace et toutes les informations désirables ».La naissance de cette génération mutante ne serait pas une révolution mais une évolution à laquelle il faut simplement savoir s’adapter pour en tirer de réels bénéfices.

Gilles Lipovetsky, porte un regard beaucoup plus pessimiste sur cette évolution et imagine, quant à lui, que le monde de demain pourrait être « celui des communautés virtuelles dont l’effet est de détruire la communauté réelle, la rencontre directe, le lien collectif ». Ce nouveau monde qu’imagine Lipovetsky, où le lien social lui-même est dématérialisé, peut nous paraître lointain et défaitiste à première vue. Pourtant, dans les exemples que nous avons évoqués, force est de constater que la réalité s’approche rapidement de cet univers de science-fiction. Le progrès a toujours eu deux facettes : ses gains et ses effets secondaires. Celui qui consiste aujourd’hui à abandonner petit à petit la réalité pour la virtualité ne serait-il pas le plus dangereux ?

Auteure : Camille Viovy

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Un article de notre dossier Marketing des objets connectés

Aller plus loin

  • ARISTOTE, Ethique à Nicomaque
  • CHARPENTIER, Aurélie, « Vers une société schizophrène », N°108 – 01/11/2006, emarketing.fr ( http://www.e-marketing.fr/Marketing-Magazine/Article/Vers-une-societe-schizophrene-17751-1.html)
  • LIPOVETSKY, Gilles, Le Bonheur Paradoxal, essai sur la société d ‘hyperconsommation,Folio essais, (n° 512), Gallimard.
  • PASCAL, Blaise, Pensées
  • SERRES, Michel, Petite Poucette, Editions le Pommier (30 mars 2012), Manifestes.

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