Parler de « souffrance au travail » : pour ou contre ? 1/2

Parler de "souffrance au travail" : pour ou contre ?

L’expression « souffrance au travail », consacrée par l’ouvrage de Christophe Dejours Souffrance en France, connaît depuis plus de dix ans un succès comparable à celle de « harcèlement moral », diffusée dans les mêmes années par Marie-France Hirigoyen. La banalisation de leur emploi (dans le registre de tout conflit, comme de la petite plaisanterie de bureau) indique-t-elle que nous avons là affaire à des expressions usées en perte de signifiance, ou simplement à une saine prise de conscience dans l’opinion ? La réponse est quelque part entre ces extrêmes, mais ce constat de fait amène une question de droit : est-il juste (et opportun) de parler de souffrance au travail, au moins pour qualifier des situations sérieuses ? Essayons de faire le « tour des raisons », du pour et du contre…

Contre l’expression « souffrance au travail »…

Souffrance psychique et souffrance éthique

Rappelons que ce terme émane de la psychodynamique du travail, outil scientifique dont se servent notamment les médecins de prévention : il s’agit d’établir un lien objectif entre une pathologie et le travail, puis de rechercher une amélioration des conditions d’exercice. A ce titre, le terme de « souffrance » correspond à un usage précis de vocabulaire, la souffrance au travail n’incluant pas n’importe quelle difficulté du travailleur : Christophe Dejours, dans l’ouvrage cité, oppose la souffrance psychique (ressentie par le travailleur lorsqu’il subit de par son travail, des contraintes extrêmes ou non reconnues, ou injustes), et la souffrance éthique (un exutoire peu recommandable à la souffrance psychique : accepter de faire ou de voir sans réagir des actes que l’on réprouve moralement).

La souffrance, indissociable du travail

Une première objection, commune, est de remarquer que la souffrance est une donnée indissociable du travail, puisqu’il n’y a pas de travail sans contrainte : de tout temps, le travail a été pénible et souvent mal reconnu ; et il est difficile de préciser à quel seuil une contrainte est excessive. Serions-nous devenus trop douillets, et les médecins, surprotecteurs ? Pas tout à fait, l’auteur fait valoir les effets spécifiques des organisations managériales : pour améliorer la productivité, la rationalisation du travail dans les années 80 a codifié et contrôlé très précisément les tâches à accomplir (c’est le « travail prescrit »). De là, le vécu (solitaire ou collectif) du travail a été mis de côté, « clivé, dénié », dit le psychologue. Or, on sait que le travail ne s’arrête pas à effectuer des tâches prescrites ou décrites, il inclut toute cette part imprescriptible et indescriptible dite « réel ». Si un travail est productif, c’est parce que son auteur s’efforce de combler (par le zèle) l’écart entre prescrit et réel, ce qui constitue un deuxième travail. Si l’on ajoute le rôle de la reconnaissance pour notre épanouissement, on parvient à mieux situer la cause du malaise moderne : tout est mis en place dans les organisations modernes, pour que la raison d’être du travailleur soit déniée, rejetée par l’organisation.

Souffrance ou détresse ?

Nous pourrions alors déplacer l’objection : le mot de souffrance est mal choisi, il vaut mieux parler de détresse, pour désigner ce que ressent une personne qui ne trouve aucun lieu de reconnaissance, ni où adresser sa demande de reconnaissance. Certes. Mais Dejours nous rappelle que si l’organisation prescrite oublie un peu l’humain, il est très rare que les collaborateurs dans une entreprise aient perdu totalement humanité et sens moral : donc l’entourage est censé percevoir un minimum la détresse d’un collègue, et dès lors la détresse peut devenir souffrance. L’auteur nous suggère (non sans recul) alors une proposition qui semble assez surréaliste à mettre en œuvre dans l’univers feutré de l’entreprise : il faudrait « forcer » l’émotion et l’indignation du collectif, en réhabilitant le psychodrame ! Disons, pour rester raisonnable, qu’il peut arriver que l’émotion l’emporte et qu’une solidarité se fasse, permettant que la souffrance soit entendue et suivie de bons effets. Mais ce serait un combat perdu d’avance, de prétendre systématiser le psychodrame : en tout cas, le sourire que peut nous provoquer cette perspective est aussi une marque du déni collectif de la souffrance.

La souffrance au travail est individualisée

On en vient alors à la troisième objection : Dejours, comme Hirigoyen, est un auteur qui a contribué à la victimisation généralisée, faisant les choux gras de tous les spécialistes de la procédure. Certes, l’idée de souffrance au travail sous-entend une valorisation de la souffrance (et de la personne qui souffre) : notamment, il vaut mieux à tout prendre être une victime éprouvant la souffrance psychique, que devenir un bourreau n’éprouvant que la souffrance éthique. Mais la souffrance est une « position », elle est transitoire et cherche à se dépasser (faire reconnaître la souffrance, ou devenir un bourreau à son tour) : il n’y a pas les méchants d’un côté, les innocents de l’autre, la victime a la responsabilité de ne pas collaborer à son tour au « sale boulot », et doit tout mettre en œuvre pour se restaurer.

De là on pourra tirer une quatrième objection : l’idée de souffrance au travail est née pour faire face aux ravages du travail individualisé et de la description gestionnaire. Mais elle joue finalement sur le même terrain que son adversaire, puisqu’elle est d’abord un concept individualisé. Dejours reconnaît que la souffrance est quelque chose de très personnel, intime, et même si elle peut toucher un collectif, c’est individuellement qu’on pourra la faire exprimer. D’ailleurs, l’appel à la volonté, à la moralité est constant dans le livre Souffrance en France. Si le tort des organisations modernes est d’avoir cassé la dimension subjective et collective du travail, est-il judicieux de proposer une réponse qui table sur la responsabilité morale, et sur un effort individuel ?

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