La valeur monétaire des émotions

Le bonheur : une véritable obsession qui mène à l’injonction de l’introspection. Pour oublier nos pensées négatives, la société nous apprend le bonheur...

Etre heureux, c’est primordial pour se sentir bien. Ou du moins, c’est ce que les médias colportent à tout va. Le bonheur, c’est une quête. Et une quête obligatoire. Il faut être heureux.

Mais attention, il ne s’agit pas juste d’être heureux, il s’agit aussi de le montrer. En effet, sur les fils Instagram ou les posts Facebook, combien de fois peut-on lire « happiness » ou bien « bonheur ». En regardant les réseaux sociaux, tout le monde a l’air d’être heureux.

L’obsession de l’introspection

Le bonheur est devenu une véritable obsession qui mène à l’injonction de l’introspection. Le chemin du bonheur, c’est de se regarder soi-même, de s’analyser, de se confronter pour devenir la meilleure version de soi en fonction de critères sociétaux.

Par exemple, comment devenir la meilleure version de moi au travail ? Dans mon couple ? Dans ma famille ? Tout tourne autour du soi. Le bonheur est donc une quête narcissique qui nous coupe du monde extérieur. Naturellement, le bonheur est une valeur largement marketée et monétisée. C’est une valeur au service des Etats. Les multinationales vendent du bonheur. Les consommateurs bénéficient d’expériences positives, et en sont contents sans trop se poser de questions. Dès les années 60, les dirigeants ont commencé à se rendre compte que les biens de consommation dits « durs » comme des fours ou des lits ne pouvaient pas s’étendre à une consommation infinie. Par contre, tous les biens de consommation qui sont dédiés au « soi » le sont, eux.

Dans les biens de consommation dédiés au « soi », il y a trois grandes catégories : l’atmosphère (tourisme, expérience de voyage…), les marchandises émotionnelles (pour réaffirmer nos liens affectifs à Noël, à la Saint-Valentin, lors des anniversaires…) et les biens psychologiques (manuels de développement de soi, traitements médicaux…).

Laurène Pinaud, Business Developer Manager, Technicis Group

Laurène Pinaud, Business Developer Manager, Technicis Group

Quel est le constat aujourd’hui ?

Le marché de la psychologie positive à base de manuels de développement personnel est plus que juteux (il suffit de regarder les rayonnages à la FNAC et le nombre de nouveaux coachs personnels). Cette vision sert à tout le monde. Les entreprises cherchent à développer des environnements qui favorisent le bonheur de l’employé. Les entreprises sont donc responsables du bonheur de leurs travailleurs. Qui plus est, plus un employé est heureux, plus il est productif. Cela revient à dire que plus l’individu sera productif, plus il sera heureux. C’est ce que l’on peut appeler la roue du bonheur. Dans ce cercle vertueux et positif, plus on est heureux, plus on est anesthésié. La souffrance ne sert pas au positivisme, elle est donc écartée de nos émotions. En effet, si les entreprises favorisent le bonheur au travail, et que dans la vie privée nombre de sociétés proposent des services destinés au bonheur, où est le malheur ? Nulle part, nous n’en avons plus besoin. A titre d’exemple, nombre d’articles, de sites internet et de manuels aident les individus à surmonter des émotions négatives liées à des événements comme un divorce, un licenciement ou la mort d’un proche en l’amenant à voir ces obstacles comme des opportunités de renforcer son état psychique. Faire preuve de positivité là où il y a de la négativité, c’est ça la grande tendance de notre génération.

Pourtant, lorsque quelqu’un perd un proche, il est normal de ressentir de la peine. Pour aller plus loin, il est même sain de souffrir. Autrement, comment pourrions-nous savoir ce qu’est le bonheur.

L’autorité de l’état heureux

Cet état d’anesthésie générale prouve que les pensées négatives n’ont plus leur place dans ce monde. Dans les entreprises, les personnes qui râlent ou expriment leur mécontentement sont rapidement classés comme des pathologies négatives, et donc, inutiles. Le problème, c’est qu’en n’étant réactif qu’aux signaux positifs, les messages de manière globale deviendront inintelligibles. L’individu perd une grille de lecture, un langage. L’individu perd de son pouvoir de pensée. On ne se comprend plus du fait que l’on ne comprend plus que l’Autre puisse avoir des avis divergents.  La quête du bonheur, c’est un paternalisme autoritaire qui enferme beaucoup d’idées.

En effet, notre liberté morale n’est plus. Notre époque généralise ses opinions et les applique sur tous les canaux de façon implacable. C’est une propagande des idées positives dans un état heureux et autoritaire. L’individu travaille constamment sur lui-même pour transformer ses émotions négatives en émotions positives, et, accéder au succès social. Cet aspect va de pair avec la méritocratie. La méritocratie, c’est « un système dans lequel le mérite détermine la hiérarchie » (Dictionnaire Larousse). La méritocratie met en avant les élites qui ont réussi à prouver leur intelligence et leurs compétences. De ce fait, se baser sur la sélection d’une élite méritocratique (meilleurs diplômes, meilleurs résultats…) peut être considéré comme une erreur. L’individu, dans nos sociétés méritocratiques, n’est estimé que si ses résultats correspondent aux critères demandés. Mais qu’en est-il de sa personnalité, de ses capacités innées ?

Pour oublier nos pensées négatives, la société nous apprend le bonheur. C’est une véritable rééducation psychique qui favorise le repliement sur soi. Nos émotions sont des marchandises. Plus je suis heureux, plus j’ai de la valeur sur le marché du bonheur.

Pour Aristote, le bonheur, c’était la pratique des vertus comme l’éducation et la morale. Aujourd’hui, le bonheur c’est de trouver un sens à sa vie et de ne pas trouver de plaintes contre celle-ci. Le culte du bonheur entraine donc par conséquent la honte de la déprime. Pourtant, il est humain de déprimer. Vouloir trouver un sens à sa vie est une directive tout à fait normale, et même humaine oserais-je dire. Mais refuser de trop souffrir parce que la Vie peut faire mal, cela devient effrayant d’idiotie.

Nous avons libéré nombre de nos comportements pour avancer dans l’âge de la modernité : vie sexuelle décomplexée, homosexualité et mariage homosexuel acceptés dans notre norme sociale qui avant était sous l’égide de la Bible. Mais quelles sont nos normes à présent ? Notre génération est totalement perdue et trouve dans la quête du bonheur un guide vers l’accomplissement de soi. Ce capitalisme des émotions nous mène à boire des thés aromatisés, à adopter le cocooning hygge, à pratiquer le yoga dans des parcs et à prouver que l’on est heureux autant dans notre vie privée que dans notre vie professionnelle…

Auteure : Laurène Pinaud, Business Developer Manager, Technicis Group

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(c) Ill. DepositPhotos

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