Médias « historiques » et médias numériques : pour demain, le meilleur des deux mondes ?

Médias numériques et traditionnels : une suspicion réciproque... pour annoncer la victoire des médias numériques ?

Pour les médias historiques, la presse, la radio, la télévision, le début des années 2010-2020 marque la fin d’un monde.

Finis, pour eux, les discours lénifiants considérant le numérique et Internet comme une chance inespérée plutôt qu’une invincible menace. Il n’y a pas si longtemps, les « historiques » espéraient encore faire du numérique un allié sûr, l’espoir de perspectives prometteuses de développement et d’innovation. Le constat, depuis un an ou deux, a fini par s’imposer : quand ils se lancent dans l’aventure numérique, les médias historiques, comme l’industrie du disque, n’ont toujours pas réussi à trouver les modèles économiques leur permettant de compenser les pertes engendrées par un déclin irréfrénable. Comme à l’annonce d’une descente aux enfers, ils sont désemparés devant la floraison des outils et des services nés avec Internet : les blogs, SMS, messageries d’échange ou de fuites, comme WiKiLeaks, réseaux sociaux avec pour chefs de file Facebook et Twitter, désormais portes d’entrée dans la galaxie Internet.

La prophétie est autoréalisatrice : comme les animaux malades de la peste selon La Fontaine, les médias historiques n’échappent pas à la contagion du désarroi. « Ils n’en mourraient pas tous, mais tous étaient happés ». Incapables d’enrayer le déclin de leur diffusion, certains journaux quotidiens des pays les plus riches, voire la totalité d’entre eux, s’interrogent sur le nombre d’années qu’il leur reste à vivre : jusqu’en 2025 ? 2040 ou 2043 comme l’annonce Philippe Meyer, chroniqueur au New York Times ? La musique enregistrée, celle qui fit la fortune des géants du disque, se lamente devant le succès de la musique en ligne qui, même payante, est loin de compenser la baisse de leurs chiffres d’affaire. Confrontés à la fragmentation de leurs audiences, la radio et la télévision, pareillement, jouent la carte de la diversification de leurs activités et s’efforcent de consolider les groupes qu’elles ont fait naître. Le cinéma lui-même s’inquiète devant le fossé qui se creuse, avec la numérisation de ses supports et de ses salles, entre les blockbusters à gros budgets et le cinéma d’auteur, d’art et d’essai.

Francis Balle, Professeur à l’Université Paris 2

Francis Balle, Professeur à l’Université Paris 2

Victoire des médias numériques ?

Les médias numériques seraient-ils sur le point de supplanter les médias historiques ? Il est assurément urgent de raison gardée : en ce début 2013, n’oublions pas cet enseignement que Steve Jobs, disparu fin 2011, empruntait à l’un des maîtres du management moderne, Peter Drücker : « « le meilleur moyen de prédire l’avenir est de l’inventer ». Pour les médias, tout s’est passé, en 2011, comme si le désarroi avait le plus souvent paralysé leur capacité à innover, comme s’il avait anéanti leur volonté de changer leurs habitudes, d’opérer, pour parler comme les économistes, des « destructions créatrices ». On est allé jusqu’à mettre en doute cette constatation, qui faisait figure de quasi-loi, selon laquelle, depuis Gutenberg, un nouveau média n’a jamais remplacé l’un de ses prédécesseurs, que les médias se sont toujours ajoutés les uns aux autres.

2012 s’est achevé sur une certitude : les médias traditionnels, devenus « historiques » sont au pied du mur. Symbole des médias « numériques », Internet n’est qu’un méta-média, un média qui n’est pas comme les autres, en ce qu’il bouleverse, avec les nombreux médias dont il est seulement le vecteur désormais unique et universel, tout à la fois les modes de production, les modes de distribution, les modes de promotion, les modes de fréquentation ou, si l’on préfère, les modèles économiques, de la totalité des médias historiques. Aucun, aujourd’hui, n’est épargné par la révolution numérique : après la musique, ce fut le tour de la radio et de la presse ou du livre, avant d’être celui de la télévision, du cinéma ou du livre.

Médias numériques et traditionnels : suspicion réciproque

Entre les deux mondes, celui des médias traditionnels et celui des médias numériques, nous en sommes encore, pour l’heure, aux suspicions réciproques. Au pire, on feint de s’ignorer. Au mieux, on parle d’hybridation, à la faveur de discours lénifiants plus ou moins sincères. Alors que la diffusion de la télévision hertzienne, en France, est passée au tout numérique fin novembre 2011, on en est encore à la guerre froide, à l’équilibre de la terreur. Quand ils jouent la carte du numérique, comme contraints et forcés, les médias traditionnels ont souvent l’impression de se jeter dans la gueule du loup, de se livrer à un dernier combat, pour l’honneur, avant d’être vaincus par les géants du Net, Google, Microsoft, Facebook et Twitter.

Entre les historiques et les numériques, l’ère des essais et des erreurs vient tout juste de commencer. Ils sont encore loin d’envisager leur avenir commun sous le signe d’une fécondation réciproque. Ils ont pourtant besoin, assurément, les uns des autres. Ils préfèrent encore, pour quelque temps, sans doute, rechercher une hybridation illusoire. De loin, ils préfèrent encore penser qu’ils seront complémentaires après avoir été concurrents, à l’instar, avant eux, de tous leurs prédécesseurs.

Nous sommes par conséquent encore très loin du meilleur des deux mondes dont on peut rêver, pour le plus grand bonheur de l’information, du divertissement, de l’instruction, de la communication et de la création artistique.

Auteur : Francis Balle, Professeur à l’Université Paris 2. Auteur de Médias et sociétés, 15ème éd. Ed. Lextenso, Montchrétien

Un article de notre Dossier médias numériques et digitalisation des médias

 

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1 commentaire

  1. avatar

    @CGSecaf

    24 janvier 2013 at 23:46

    Le propos atteste bien sûr l’expertise reconnue de l’auteur.
    Si 2013 est l’année de l’optimisme, nous considérerons comme F.Balle que les médias s’ajoutent et ne se remplacent pas. Les comparaisons comme le sondage de La Croix trouvent ici leur limite en opposant de « Internet » contre « Médias » quand le dernier média classique est désormais « internetisé » par la social TV.
    Si 2013 est l’année GYFT, nous relaierons l’inquiétude des médias actuels tous confondus ; submergés en volume de contenus comme en audience par l’offre « non-Média » structurée par Google, Youtube, Facebook ou Twitter.
    Le « paradoxe du singe savant » explique comment tout texte peut être généré par un algorithme aléatoire. Le non-Média commence à atteindre le « paradoxe du miroir savant » qui répète une séquence trop souvent narcissique et voyeuriste, maquillée en fenêtre ouverte sur le Monde.

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