Selfies et réseaux sociaux : mégalomanie d une génération ou communication augmentée ?

Peut-on réduire la diversité des usages du selfie à un simple défaut de caractère des jeunes adultes et adolescents ?

Les nouveaux usages permis par les plates-formes sociales ne sont pas toujours compris par ceux qui n’ont pas grandi avec ces outils. La tendance du selfie en particulier est régulièrement critiquée et représenterait aux yeux de beaucoup le signe d’un narcissisme exacerbé de la part des adolescents et des jeunes adultes d’aujourd’hui. Mais peut-on réellement réduire la diversité de ses usages à un simple défaut de caractère ?

Il y a évidemment un aspect narcissique au travail de sa propre image que permettent désormais les réseaux sociaux. Chaque information transmise et chaque photo partagée est une occasion de modeler la perception qu’ont de nous nos proches, il est tentant de ne partager que les images et les moments les plus valorisants, chaque « like » devenant une marque de reconnaissance de la part de nos proches. Chez les adolescents, cette aptitude au « Personal branding » a été élevée au rang d’art et certains sont ainsi devenu des stars sans avoir d’autre talent que la mise en scène de leur vie quotidienne.

Gildas Tanguy, co-fondateur de l’application Chooz

Gildas Tanguy, co-fondateur de l’application Chooz

Une pratique qui peut vite tourner à l’addiction. Les exemples de personnes dont la galerie de photos n’est qu’une longue collection de selfies sont nombreux et illustrent cette dépendance bien réelle que peuvent encourager les réseaux sociaux chez les personnes aux tendances mégalomanes, ou au contraire manquant de confiance en eux et cherchant toujours plus de preuves d’affection. Ces façons d’aborder la construction de soi peuvent amener à ne voir que l’aspect « quantifié » des relations et de la reconnaissance interpersonnelles, mais aussi à vivre toujours par procuration : penser immédiatement à partager un moment sur les réseaux peut vite empêcher de le vivre pleinement.

Mais au-delà de ces cas pathologiques, ces pratiques de mises en scènes personnelles peuvent aussi être interprétées comme un simple mode communication dont la portée narcissique ne serait finalement pas si importante. Les selfies partagés sur Snapchat et dans les conversations sur Facebook jouent ainsi le rôle d’un nouveau langage des émotions, plus intuitif, plus direct que le texte. Depuis la nuit des temps les expressions du visage sont une part importante de la communication corporelle. Aujourd’hui des moyens technologiques permettent simplement de donner une autre portée à ces formes d’expression. Là où les générations précédentes utilisaient les mots, beaucoup utilisent des images brutes, modifiées ou annotées qui reflètent mieux leurs émotions.

Selfie et construction de l’image (de soi)

De nombreux sociologues soulignent également ce qu’il y a de collectif dans cette construction permanente de l’image. On remarque que les internautes adaptent les contenus qu’ils partagent à leur audience et prennent parfois à cœur d’aller à contre-courant des attentes. Derrière la simple exposition de sa vie quotidienne se dessinent des mécanismes complexes d’identification mutuelle et d’affirmation de son originalité.

Au-delà des aspects narcissiques du selfie il y a également une prise en compte de la perception de l’autre, du follower. Ces posts représentent une forme de sondage qui permet aux auteurs de selfies d’identifier les retours de leur audience sur leurs choix. Les destinataires de la photo ne se sentent dès lors plus consommateurs d’une photo mais acteurs de l’image de l’autre.

Il serait donc excessif de réduire ces nouveaux usages créatifs dans l’utilisation de son image à un simple narcissisme généralisé. Il est facile, lorsque l’on n’a pas grandi avec de tels moyens technologiques, de passer à côté du sens réel de leurs utilisations. Gardons-nous donc de juger trop rapidement une génération entière et tentons plutôt de comprendre ce qu’il y a de nouveau dans cette façon de construire son image de façon collaborative, dans un échange constant avec une audience.

Auteur : Gildas Tanguy, co-fondateur de l’application Chooz

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(c) ill. Shutterstock

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1 commentaire

  1. avatar

    David

    28 mai 2016 at 0:12

    Merci pour cet article que je trouve très mesuré.

    En effet, si l’on peut s’inquiéter de cet acharnement à récolter des « likes » afin de pouvoir construire son identité, il est vrai qu’il est périlleux de juger à la va-vite une génération qui se façonne au travers de nouvelles technologies.

    Je pense aussi que la vision que nous avons est biaisée car bien souvent, les seules caisses de résonance que nous avons de ces jeunes gens sont relayées à travers les réseaux sociaux.

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