Bibliographie

La démocratie Internet, Dominique Cardon

Pour D. Cardon, Internet est bien plus qu’un média, il bouleverse la manière dont l’information circule et dont les collectifs se créent

Pour D. Cardon, Internet est bien plus qu’un média, il bouleverse la manière dont l’information circule et dont les collectifs se créent

Dans La démocratie Internet, Dominique Cardon montre qu’Internet est bien plus qu’un média de communication et d’information, Internet bouleverse la manière dont l’information circule et dont les collectifs se créent.

Les origines d’Internet

On a beaucoup souligné les origines militaires d’Internet. L’agence de recherches de l’armée américaine a en effet financée l’Arpa-Ipto, la petite équipe de recherches qui a conçu les premiers protocoles de transmission du réseau ARPANAT qui deviendra INTERNET en quittant le giron militaire pour entrer dans les réseaux universitaires.

Pour comprendre l’histoire d’Internet il faut remonter dans les années 60. L’esprit du web plonge ses racines dans la contre-culture américaine. Les étudiants se révoltent suite aux technologies centralisées et militaires des années 1950. Une partie du mouvement étudiant se mobilise contre la bureaucratie universitaire, la guerre du Viêtnam et la ségrégation. Cette révolte donne naissance au syndicalisme étudiant. Mais la contre-culture américaine prend aussi une autre direction et préfère l’exil à la confrontation politique. Au début des années 1970, 500 000 jeunes américains vivent dans des communautés. C’est au sein de cette mouvance communautaire que la culture d’Internet plonge ses racines. Les hippies des communautés veulent reprendre en main les enjeux techniques pour ne pas les laisser aux businessmen et aux militaires. Ils décident alors de repenser la politique des technosciences pour les mettre au service d’une extension des capacités d’action individuelle.

Adoptez un livre

C’est exactement ce qu’il se passera au milieu des années 70, un projet qui guidera les concepteurs de la micro-informatique personnelle. En 1968, Steward Brand, passeur entre les communautés hippies et le monde de la recherche, publie la première édition du whole earth catalog : ouvrage autoproduit par les hippies, sous forme d’articles des “trucs et astuces” pour assurer la vie matérielle et spirituelle des communautés. C’est dans les années 1980 qu’émergent les premières “communautés virtuelles” de l’Internet, initiées par Steward Brand et Larry Brillant. Les “communautés virtuelles” influenceront durablement les représentations des usages de l’Internet. En invitant à habiter les espaces en ligne pour revitaliser le lien social, il offre une utopie de substitution aux communautés hippies. Internet s’est ainsi donné, comme un mythe fondateur, une promesse d’exil et de dépaysement radical. Le web est arrivé comme un territoire vierge à conquérir, une façon indépendante ayant coupé les ponts avec le monde “réel”.

Un espace public par tous et pour tous

L’espace public est par définition l’endroit où les éléments qu’on y met, sont accessibles. Sur Internet, ce sont les internautes qui détiennent ce droit. La frontière entre le public et le privé est comme le dit D.Cardon, « souple et mouvante ».

La parole étant donnée à tous, n’a plus la même valeur. Comment différencier le vrai du faux ? Les médias s’assurent, en général, de détenir un certain nombre de preuves que ce qu’ils diffusent est vrai et démontré. Mais ceux qu’appelle D. Cardon, « les amateurs » (le public) n’est pas une source sûre. Même lorsqu’ils s’expriment à travers les médias, les diffuseurs gardent une « sécurité » en mettant en scène (téléréalité) ou en minimisant certains propos.

Internet est un espace public dans la logique que ce sont aussi bien les internautes, que les professionnels qui peuvent publier sur la toile. Cependant, tous les éléments ne sont pas pour autant publics, ils sont, autrement dit accessibles. Cela s’explique grâce au « connecteur logique » qu’a instauré Google. Google met à notre disposition les recherches précises qu’on tape dans la barre de recherche mais ne nous catégorise pas pour autant en nous proposant des recherches spécifiques. Ainsi, les sujets dits sensibles voir à la limite des droits et de la constitution ne peuvent pas « sortir de nulle part ». Les pages web sont donc hiérarchisées grâce à une forme d’évaluation collective. Seule une recherche précise peut donner accès à des éléments douteux.

Cette évaluation collective provient de l’effet “de masse” créée par Internet. Tout comme l’agora dans la mythologie grecque, Internet est une forme d’espace public et de rassemblement, c’est un marché, un endroit où on apprend les nouvelles actualités, où se forment les courants d’opinion…
Il permet, à tous, de se retrouver, qu’importe notre espace géographique, notre sexe, notre âge ou notre situation. Internet est devenu un outil qui contient des lieux de partage sur lesquels, ceux du même avis ou son contraire peuvent se réunir, débattre…

Internet reste l’espace ou la liberté d’expression est revendiquée mais il ne faut omettre le droit à la vie privée.

Frontière vie privée / vie publique

Dans l’approche spatiale développée en sociologie urbaine : “Est public, ce qui est visible et accessible par tous”.

Peu à peu, les amateurs sont arrivés dans l’espace public : ils se sont mis à parler d’eux, de leurs sentiments, de leur famille. Ils ont exposé leur “extimité” et leur vie intérieure a envahi les pages du web. Ce nouvel espace d’expression de soi, c’est le web en clair-obscur. Chaque internaute est finalement exhibitionniste et voyeur, mais en même temps ce dernier réclame sa liberté d’expression mais également son droit à la vie privée : c’est le paradoxe “privacy”. C’est la conséquence de la démocratisation et de la massification du web. Beaucoup ont pris l’habitude de mettre en ligne des informations qui concernent leur vie privée, en ayant perdu la notion de ce qui doit rester privé. Quelles sont les limites et les dangers d’Internet ?
Aujourd’hui, il est très facile de publier et de partager des informations au sujet de n’importe quoi ou de n’importe qui, à travers le monde. Certaines photos ou informations peuvent se retrouver sur le web sans jamais que la personne concernée en soit informée. Il semble impossible d’avoir un total contrôle sur tout ce qui se passe sur Internet : dark web, fake news, vol d’argent ou d’identité, mauvaises rencontres…

Mais cette transformation affecte également les professionnels de l’information. Les articles des journalistes se retrouvent moins sous le contrôle de leur rédaction, mais des internautes qui les lisent, les conseillent et les critiquent. Les journalistes s’autorisent à dire “je”. Un renouvellement des formes d’écriture et des manières de transmettre l’information voient ainsi le jour : conférences de presse, point de vue bref et incisif, interviews, etc…

Arrivée du web marchand

Internet repose entre autres, sur des échanges libres, collaboratifs et participatifs. En effet, sur la toile, les internautes peuvent interagir entre eux, donner leur avis, partager de manière “privée” ou publique, photos et vidéos. La notion de liberté est donc clé sur internet et fait partie de son essence même.

Pour autant, l’arrivée de la publicité, la monétisation des sites web, réseaux sociaux, tend à compromettre cette notion de liberté tant recherchée et désirée sur Internet. Désormais, l’internaute est constamment confronté à de la publicité et/ou influencé par cette dernière. Par exemple, Facebook, réseau social de partage entre amis ou parfaits inconnus : les internautes peuvent publier photos, commentaires, avis, etc.… en seulement quelques clics. L’utilisateur, auparavant en total liberté, est maintenant exposé à de la publicité omniprésente sans avoir la possibilité/liberté de la retirer. Un système de publicité régit par un algorithme qui place en meilleure position les entreprises/annonceurs déboursant le plus d’argents.

De même, Google suit un modèle similaire. En tant que navigateur web, il regroupe des sites web divers et variés. Aussi, les internautes peuvent noter les établissements (hôtellerie, restaurants, loisirs…) en donnant leur avis avec un système de commentaires et d’étoiles. Cela contribue à accorder une liberté et une certaine équité entre tous : chacun peut donner son avis quel que soit son sexe, statut social ou encore origine. Cependant, l’aspect marchand de Google tend à tromper l’internaute en créant une confusion dans son esprit, notamment, en faisant apparaitre dans les premiers résultats les sites web qui ont payé pour. Les sites les mieux référencés via du SEA (Search Engine Advertising) sont notifiés par la mention “annonce”, ceci désigne que le propriétaire du site web a payé pour être bien classé.
A l’inverse, si l’auteur reprend tant l’exemple de Wikipédia, c’est avant tout parce que c’est un des seul grand site web qui a su garder l’esprit web participatif où chacun peut contribuer de manière libre à un effort collectif, et cela sur une interface qui n’est pas polluée par de la publicité.

Inversement des rôles sociaux

L’arrivée d’Internet a été un chamboulement dans le monde, il a été un élément déclencheur quant à l’inversion des rôles au sein d’une société. En effet, c’est un instrument détenteur de ressources infinies dont le public a accès et surtout depuis la massification et ce qu’on appelle également l’élargissement de l’espace public.

Dominique Cardon constate et met en avant cet inversement des rôles et des pouvoirs au sein de la société depuis l’arrivée d’Internet et ce phénomène de massification. Avant l’arrivée du web, l’information se transmettait par deux médias : la radio et la presse. Ces deux médias font encore partis des cinq grands médias d’aujourd’hui. Les informations sont transmises par des journalistes, des hommes politiques, des chefs d’entreprises ou encore des scientifiques, ce rôle de partage d’information est attribué qu’à une petite partie de la haute-société ; ces rôles sont inaccessibles par le reste du public qui représente la majorité de la société.
A l’arrivée d’Internet, l’auteur relève qu’à cet instant nous avons un bouleversement voire un inversement. En effet, Internet donne la parole au public ; les informations ne viennent pas forcément d’un scientifique ou d’un journaliste. La société entière transmet des informations et les partage avec le reste du monde. L’auteur souligne un inversement des pouvoirs, Internet rend plus transparent les opinions des internautes, les informations ne sont plus contrôlées, les internautes peuvent discuter de leurs idées entre eux sans craindre la censure.

Dominique Cardon met un mot sur ce qu’est le web participatif, cela permet à un simple amateur d’accéder à la visibilité de l’information. La “blogosphère citoyenne ” voit le jour grâce à l’arrivée massive des nouveaux acteurs de l’espace numérique, permettant ainsi des commentaires sur l’actualité ou encore d’un enjeu international, c’est une émergence d’un “journalisme citoyen” prouvant ainsi que l’internaute peut informer et partager massivement autour de lui.

Nous avons le parfait exemple de Wikipedia, ce site n’est pas contrôlé, tout individu peut apporter des informations pour avoir un article plus complet sur tout type de sujet. Il est important de souligner ceci car cela montre comment s’articule le web participatif. Nous avons plusieurs “informateurs”, la diffusion d’informations n’appartient plus qu’aux hommes politiques, journalistes, la parole est libre.

Internet a changé la société et sa vision du monde, il n’y plus de hiérarchie de l’espace public traditionnel, cela n’existe plus sur Internet. C’est un instrument informatif qui permet un grand partage et échange d’informations entre tout individu, il donne la parole à tous, et ce, et ce, quelle que soit la classe sociale, la région du monde, le sexe, l’âge de l’internaute… La parole est libérée et ainsi le droit d’expression est respecté.

Le tournant politique induit par le web

La dimension horizontale et décentralisée du web va aussi transformer la manière dont les groupuscules politiques vont interagir et s’organiser.
En effet, comme l’explique l’auteur, dans les nouvelles communautés du web, nous ne sommes plus jugés sur ce qu’on est, mais sur ce qu’on fait. La contribution est le seul facteur qui va nous différencier du reste de la masse. De plus, on ne distingue plus de réel détenteur du pouvoir car ces mouvements sont des gouvernances auto-régulées.

C’est dans cet esprit que sont nés des mouvements comme celui des gilets jaunes. Issu des médias sociaux et de plusieurs communautés appelant à manifester contre l’augmentation des prix du carburant et la baisse du pouvoir d’achat, elle illustre parfaitement cette nouvelle forme de politisation de la société. En effet, comme le voulait le mouvement, il n’y a aucune gouvernance réelle, juste une concertation collective entre les membres pour s’organiser. Cependant, on retrouve la logique du 1/10/100 évoquée par Dominique Cardon, où nous avons quelques supers contributeurs, plusieurs contributeurs occasionnels, et une masse de consommateurs passifs. Enfin, il y a aussi une logique propre au web : l’individu contribue d’abord dans une logique individuelle mais cela va tout de même servir l’intérêt collectif.

Autre exemple probant, celui de la campagne présidentielle d’Obama en 2008. Alors que les réseaux sociaux étaient encore très jeunes et peu exploités, Obama a utilisé en masse ces médias pour inclure les citoyens dans la campagne. Résultat, les utilisateurs se sont appropriés les contenus devenus alors viraux, et ont contribué à l’image cool et démocratique du candidat. On retrouve ici une force et faiblesse du web, les petits contributeurs participent au débat car ils ont un pouvoir de parole et de partage, mais leur voix reste très faible face à la logique de hiérarchisation des contenus induite par les algorithmes et la logique de performances des “Hubs”.

A travers cet ouvrage, Dominique Cardon résume comment Internet a ouvert un nouvel espace public, avec la promesse d’un modèle démocratique axé sur le partage qui a transformé l’ordre des pouvoirs jusqu’alors en place depuis des siècles. Néanmoins, il note que cet esprit Open Source initié par les pionniers a été petit à petit perverti par la logique marchande et narcissique de ses utilisateurs, qui ont alors privatisé cet espace détenu à la fois par tous et personne.

Auteurs : Safia Achouri, Gwendoline Bigord, Océane Boulay, Carla Mignard, Chiara Mine, Alexandre Philippart

Acheter La démocratie Internet, Dominique Cardon (2010)

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Lire notre dossier : Les auteurs du XXIe à dévorer cette année

Pour aller plus loin :

  • https://www.cairn.info/journal-pouvoirs-2001-2-page-85.htm
  • https://www.cairn.info/revue-communications-2011-1-page-83.htm
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