L éloge du risque, Anne Dufourmantelle - Marketing Professionnel e-magazine

L éloge du risque, Anne Dufourmantelle

Critique bibliographique et prolongements planning stratégique de L’éloge du risque, livre d'Anne Dufourmantelle

Contrairement à la première idée que l’on pourrait se faire, cet ouvrage est bien loin des tendances actuelles du développement personnel. Mais il apportera néanmoins aux lecteurs curieux un nouveau regard sur la notion de risque. Le discours élogieux n’a pas pour objet uniquement la prise de risques, mais également le risque symbolique, le risque partout et le risque nulle part. Ce livre célèbre l’existence même du risque comme élément intrinsèque de nos vies éclatées, perturbées, névrosées et peut-être simplement – sans doute – de nos vies humaines.

L’éloge du risque, dans sa forme, diffère beaucoup de ce qu’on peut lire habituellement. Constitué comme un recueil de poésie, de tanka japonais, chacun contient une sagesse, un enseignement. Une cinquantaine de chapitres allant de 3 à 10 pages, évoquent un aspect différent de la vie, individuelle ou collective, dans lesquels la notion de risque s’exprime. Il est question de déception, de rupture, d’angoisse, d’amour, de peur, de secret, de temps, d’espoir, de tristesse, de croyances, de solitude. En un mot, il est question de vie.
Mais il ne s’agit pas de mettre son intégrité physique face à sa propre finitude, de mettre en danger son existence. Risquer sa vie – par ailleurs, titre du premier chapitre, nous montre bien qu’il était important pour l’auteure de clarifier le propos – c’est prendre le risque de vivre !

L’éloge du risque : comprendre le risque autrement

Mêlant réflexion personnelle, citations, extraits d’entretiens, souvenirs et études de ses cas (cliniques) le tout agrémenté de métaphores et d’analogies, le texte et le discours se trouvent parfois être confus, abstraits, libres d’interprétation, car, après tout, l’auteure est psychanalyste. Néanmoins, le sentiment général qui se dégage de cette lecture est que le risque tel qu’elle le définit est inhérent à notre culture et à notre être. Il est lié à un danger et à une peur ; il peut être une menace et une incertitude. Mais il est également une joie et un espoir. Dans son propos le risque est un vecteur de vie humaine : « une ligne de vie ». Il ne serait non pas idiot mais vain de chercher à faire le disparaître.

Anne Dufourmantelle propose d’explorer un nouveau rapport à soi, un nouveau rapport à autrui, et un nouveau rapport au monde.

Le risque d’une éloge

L’usage même du terme éloge donne une première indication sur la visée du livre, mais finit également par apporter un sens à la lecture. Un sens quasi réflexif sur la notion de risque. On pourrait ici faire référence à la fonction d’ancrage du texte de Roland Barthes – le discours d’Anne Dufourmantelle est par ailleurs très imagé – l’évocation de l’éloge donne une clé de lecture. Mais pas seulement. Il permet également de comprendre autrement l’objet du discours. Le titre accrocheur semble comme nous l’avons suppose, surfer sur la vague d’ouvrage de développement personnel, où la valorisation de la prise de risque est sur toutes les lèvres. Il s’agit dans ses œuvres de sortir de sa zone de confort, de se challenger ou de challenger les autres, d’être disruptif. En bref, de chercher à devenir la meilleure version de soi-même. Par-delà l’injonction de performance propre à notre société, L’éloge du risque prend ce courant le contre-pied. Avant même l’idée de se dépasser, il s’agit déjà d’accepter ; d’intégrer que les menaces et les incertitudes son inhérente à nos vies. Et qu’il n’est pas toujours nécessaire de les combattre, de les vaincre ou de les surmonter (quid de ceux qui échouent ?). Mais peut-être de commencer par les célébrer.

Le choix du terme rend compte d’une incertitude, d’un risque, dans l’ambivalence de l’interprétation. Un discours élogieux pourrait-il finir par sacraliser son objet ? …Déplaçant ainsi la valeur de « la prise de risque » à sa notion, tel qu’elle le définit dans son livre. Sans doute était-ce son but, par-delà l’angle nouveau d’interprétation du risque comme ligne de vie, il s’agit de lui conférer la place qu’il mérite.

Au risque d’une définition du risque

Pour être plus clair, il nous semble évident de devoir nous risquer à définir l’objet : le risque. Il n’est donc pas (seulement) question de la prise de risque qui est de l’ordre de l’action, un mouvement vers l’avant dans une situation comportant une résolution incertaine. Le risque est un instant, un Kairos, il se définit non pas dans une structure linéaire du temps, mais comme un moment décisif, où se redéfinit le passé et le futur de telle sorte qu’il transforme l’être présent. Une rétroaction temporelle ayant un impact sur elle-même. Une notion abstraite et complexe pouvant rappeler certaines expériences de pensée. Celle de Schrödinger (voir infra, Aller plus loin) par exemple nous permet de comprendre cette notion de l’instant comme une superposition des états, que seule la mesure – l’expérience subjective du risque – va définir.

Autrement dit, le risque n’est pas uniquement lorsque le joueur reçoit ses cartes, ou qu’il mise une somme ; le risque commence au moment où l’individu devient joueur. Il se définit en tant que tel et prend contact avec les incertitudes et les menaces inhérentes aux joueurs et au jeu. Et tous les instants de la partie sont un lot de risques, redéfinissant à chaque décision le déroulement de la partie, son issue, mais aussi sa réception, son histoire et le vécu des joueurs. S’il est question de vie, d’êtres pensant alors on ne s’arrête jamais de jouer.

Le risque de la vie c’est « le pari de ne pas mourir », pari que nous perdrons à la fin. Le risque est donc bien une ligne de vie sur laquelle le funambule avance en définissant sa trajectoire. En cela il repense son point de départ et d’arrivée.

Au risque d’une interprétation…

Malgré la volonté d’orienter la compréhension d’une notion abstraite, il est fort probable qu’une confusion reste présente dans l’esprit des lecteurs. Un peu à l’image des étudiants lorsqu’ils sont introduits pour la première fois à des notions de psychanalyse. Un sentiment partagé entre l’évidence et l’incertitude. Tout fait sens, mais on n’est pas certain d’avoir compris, tandis que nos voisins ont une interprétation différente aussi valable que la nôtre…

Cette œuvre se distingue d’autres ouvrages majeurs en sciences humaines par sa définition du risque.

La société du risque (1986) d’Ulrich Beck redéfinit un ensemble de dynamique sociales en intégrant le risque comme immanent à notre société. La prédominance des risques globaux (sanitaire, social, technologique) dans les discours serait symptomatique d’une reconfiguration des rapports sociaux. Dans une lignée un peu différente de l’œuvre de Foucault – néologisme du biopolitique – qui nous permet de penser et d’analyser la société assurantielle et hygiéniste. L’exercice du pouvoir à travers le contrôle des corps a notamment pu être réalisé grâce à la peur et à la mise en avant d’un risque (sanitaire, moral).

Plus qu’un avenir incertain auquel nous sommes exposés, le risque est également perçu comme une menace, une conséquence potentielle de nos décisions. C’est le résultat probable d’une action. Le dilemme du prisonnier – proposé par Tucker et Princeton en 1950 (Voir infra, Aller plus loin) – illustre parfaitement cette situation où se mêle menace et incertitude.

La notion de risque est polysémique, partagée entre une menace quantitative et un incertain abstrait. Pourtant Anne Dufourmantelle va plus loin, et nous propose la notion du risque comme un instant au monde, un kairos de l’être, laissant une interprétation libre et subjective de ce que serait cet instant décisif. Mettre en évidence la subjectivité du risque, sa construction individuelle et sociale apportera un élément réflexif à l’interprétation et la définition du « risque ».

La fulgurance du risque

Enfin, il nous semble que cette nouvelle dimension du risque apporte un éclairage – en plus d’une définition et d’une représentation – un nouveau rapport au risque. Faisant référence à ce Kairos, il nous apparaît que le terme de fulgurance est adéquat pour se saisir de cette dimension de l’instant.

« Il n’y a que deux choses valables en art, 1) la fulgurance de l’autorité, 2) la fulgurance de l’hésitation », affirmait Nicolas de Staël.

Cette fulgurance c’est un nouveau rapport à soi, un nouveau rapport à autrui et au monde. Il s’exprimera concrètement pour les individus au-delà de la prise de risques. Il est plus qu’une décision. Il est cet éclair, insaisissable, imprévisible, qui est pourtant présent à l’esprit. Tout le monde l’a vu. Il est impossible de redéfinir ses courbes, mais pourtant son impression reste. Puis – pour continuer sur l’analogie – le grondement se fait entendre ; cette rétroaction du bruit qui accompagne la foudre et nous rassure sur son existence : on l’a bien vu tomber.

Le risque est cet orage dans les nuages de la vie, duquel peut sortir la foudre à tout moment. Il aiguillera nos futures carrières professionnelles et personnelles, nos futurs obstacles de communicants, marketeurs, ou autre poste managérial et stratégique. Il permet d’envisager plus que la prise de risque, voire le risque tout court. Plus qu’une décision, il est l’instant décisif, le point de bascule, celui du non-retour. Il est la fulgurance du choix.

Pour conclure, L’éloge du risque présente la notion de risque comme étant une certaine capacité à vivre sans certitude ni garantie, en acceptant les questions sans réponses, en faisant le pari de la confiance en l’autre et en l’avenir : « Le risque ouvre la possibilité que survienne l’inespéré ».

Auteur : Hugo Mérel

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Un article du dossier : Les auteurs du XXIe à dévorer cet été

Acheter L’éloge du risque, de Anne Dufourmantelle (2011)

Aller plus loin

  • L’expérience du chat, de Schrödinger. Le chat de Schrödinger est une expérience de pensée imaginée en 1935 par le physicien Erwin Schrödinger afin de mettre en évidence des lacunes supposées de l’interprétation de Copenhague de la physique quantique, et particulièrement mettre en évidence le problème de la mesure.
  • Le dilemme du prisonnier, énoncé en 1950 par Albert W. Tucker à Princeton, caractérise en théorie des jeux une situation où deux joueurs auraient intérêt à coopérer, mais où, en l’absence de communication entre les deux joueurs, chacun choisira de trahir l’autre si le jeu n’est joué qu’une fois. La raison est que si l’un coopère et que l’autre trahit, le coopérateur est fortement pénalisé. Pourtant, si les deux joueurs trahissent, le résultat leur est moins favorable que si les deux avaient choisi de coopérer.
  • La société du risque (1986) d’Ulrich Beck
  • Outsiders (1963) de Becker
  • Qui était Anne Dufourmantelle, philosophe de la liberté ? Les Inrocks, juillet 2017 : https://www.lesinrocks.com/2017/07/25/idees/idees/qui-etait-anne-dufourmantelle-philosophe-de-la-liberte/
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