Le temps des femmes, Dominique Méda - Marketing Professionnel e-magazine

Le temps des femmes, Dominique Méda

"Les femmes accèdent moins à l’emploi et occupent des emplois de moindre qualité que ceux des hommes" écrivait Dominique Méda en 2001. Et en 2019 ?

Philosophe et sociologue Française, Dominique Méda est spécialiste des politiques sociales et du travail. En tant que femme, elle remet en question la place des femmes sur le marché du travail et de manière plus générale la place des femmes dans la société. Coprésidente du Forum pour d’autres indicateurs de richesse (FAIR), ses travaux ont apportés un éclairage nouveau sur ce qu’est la richesse et quels en sont les indicateurs. Dominique Méda est également fondatrice de l’association “Laboratoire de l’égalité” promouvant l’égalité hommes/femmes, et met en lumière les disparités entre ces derniers et sur quoi elles reposent.

Dominique Méda affirme que « les femmes accèdent moins à l’emploi et occupent des emplois de moindre qualité que ceux des hommes » du fait de l’importance de leur rôle au sein du foyer domestique. Est-ce toujours le cas en 2019 ?

Depuis les années 60-70, la place de la femme dans le monde du travail commence à évoluer. Même si les mentalités concernant le partage des tâches domestiques (éducation des enfants, tâches ménagères) tendent à évoluer, la place des femmes dans le monde du travail reste tout de même inquiétante. Les statistiques démontrent qu’une majorité de femmes travaillent aujourd’hui : 67,6% de femmes sont actives (14 263 femmes dont 1332 au chômage, et 13 494 femme inactives).

Les femmes ont toujours travaillé, bien que la notion de travail soit ambivalente, car le fait d’être une mère au foyer porte à débat. Sur le marché du travail, elles sont très présentes dans le secteur public (par exemple en tant qu’employée administrative, secrétaire médicale, chargée de relations publiques ou encore bibliothécaire) avec des postes comprenant peu de responsabilités ou bien se rapprochant souvent des tâches qu’elles peuvent effectuer dans leur foyer (agent d’entretien, assistante maternelle). C’est la raison pour laquelle, pendant leurs études, les femmes s’orientent énormément vers des filières telles que les langues, les études de lettres ou encore en sciences humaines et sociales. Ce choix repose essentiellement et peut-être inconsciemment sur le fait que ces filières leur permettent d’allier vie de famille et vie professionnelle, elles peuvent mettre en application dans la sphère privée ce qu’elles apprennent dans la sphère professionnelle et en cours.

Aujourd’hui, les femmes peuvent travailler comme les hommes, elles sont plus diplômées et continuent de travailler même après plusieurs grossesses. Les femmes veulent au même titre que leurs compères masculins, être indépendantes financièrement, et ce peu importe leur situation familiale. Elles aimeraient bénéficier des mêmes avantages que les hommes, avoir les mêmes responsabilités et surtout la même rémunération pour des postes similaires.

Pourquoi pouvons-nous encore aujourd’hui constater que des inégalités salariales et des inégalités liées à l’emploi subsistent ? Beaucoup de femmes doivent continuer d’assumer plusieurs rôles. Elles sont nombreuses à trouver du travail après leurs études mais cela devient compliqué lorsqu’elles décident de construire leur vie de famille. Pour une entreprise, une femme enceinte est contraignante, car il faut pouvoir la remplacer et gérer les congés maternités qui sont parfois multiples au sein d’une entreprise.

De plus, les congés maternité et paternité sont source d’inégalités. Pour le premier enfant les femmes ont le droit à 16 semaines de congés maternité et pour les autres enfants 26 semaines et plus alors que le congé paternité se résume à 11 jours calendaires qu’il peut utiliser dans les 4 premiers mois après la venue de l’enfant. Les femmes doivent s’arrêter de travailler, plus longtemps que les hommes, ces derniers sont donc plus présents au travail que les femmes après la naissance d’un l’enfant.

Dominique Méda étaye tout au long de son ouvrage, les inégalités liées au rôle de la femme dans le monde du travail, en exposant les tenants et aboutissants. Bien que l’égalité homme/femme soit un sujet qui prend de plus en plus d’ampleur dans les médias et sur les réseaux sociaux, l’Etat reste peu réactif face à une disparité d’une telle ampleur.

L’auteure apporte son point de vue concernant la place des femmes dans les années 2000 en évoquant par exemple les disparités concernant le temps consacré aux tâches ménagères entre les hommes et les femmes, qui sont liées à la place des femmes dans le monde du travail.

Dominique Méda souhaite éveiller les consciences quant au statut professionnel des femmes, qui est, pour la majorité, précaire. En effet, le fait d’avoir ou de vouloir un enfant est un frein pour les femmes seulement. Cet exemple rend compte de la difficulté rencontrée par les femmes quant à leur évolution hiérarchique, à l’obtention d’un poste à responsabilités et d’un emploi à temps plein. Pourquoi ? La répartition des tâches ménagères étant inégale entre les hommes et les femmes, ces dernières doivent aménager leurs horaires afin d’aller chercher leur(s) enfant(s) à l’école par exemple. L’auteure met en évidence ce constat et insiste sur le fait que les hommes doivent davantage prendre en considération ces inégalités, s’investir au sein des tâches domestiques afin que les femmes puissent accéder à des postes relatifs à leur niveau d’études.

Ce constat bien qu’étant de plus en plus évoqué dans la sphère publique, peine à être pris en considération dans les pratiques professionnelles et familiales.

La place de la femme au travail en France

Le temps des femmes : pour un nouveau partage des rôles, de Dominique Méda, Champs Flammarion

Le temps des femmes : pour un nouveau partage des rôles, de Dominique Méda, Champs Flammarion

La situation des femmes en France sur le marché du travail est plus paradoxale que jamais. Comme nous l’avons déjà évoqué, les femmes travaillent de plus en plus et leurs comportements ont changé. D’après une étude de Dares (Ministère du travail), jusqu’aux années 60 la plupart des femmes arrêtaient de travailler entre 25 et 49 ans et le taux de travail des femmes dans cette tranche d’âge était de 41,5%, il est aujourd’hui d’environ 76 %.

Aujourd’hui la majorité d’entre elles continuent de travailler peu importe leur situation personnelle (mariées, célibataires, avec ou sans enfant(s)) et le taux de femmes actives devrait continuer de croître. Il n’y a qu’en 1994 lorsque l’aide parentale d’éducation (APE) s’est ouverte aux femmes ayant deux enfants que le taux des femmes sur le marché de l’emploi a grandement chuté. Beaucoup de femmes ayant les postes les moins rémunérés ont dû cesser de travailler. D’après Afsa le taux d’activité des femmes ayant deux enfants, dont l’un est âgé de moins de trois ans, a chuté et parallèlement le nombre de bénéficiaires de l’APE a fortement augmenté.

Pour grand nombre de femmes ayant dû temporairement arrêter de travailler, il est difficile de revenir sur le marché du travail. Soit par crainte de se confronter à un marché du travail qui n’est pas adapté ou bien à cause d’une impossibilité de faire garder les enfants (pas de place en crèche, en maternelle, prix d’une assistante maternelle trop élevé). Malgré cela, le taux de femmes actives ne cesse d’augmenter en France depuis ces dernières décennies.

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En plus de cette augmentation constante des femmes sur le marché du travail, le fait est que les femmes en France sont désormais plus diplômées que les hommes. Elles font des études plus longues, réussissent mieux leurs examens et redoublent moins.

Les femmes s’insèrent plus rapidement que les hommes sur le marché du travail après leurs études. Cependant, c’est une fois arrivées dans le monde du travail, que les choses se compliquent car elles ont plus de mal que les hommes à évoluer vers des postes de cadres.

Le plafond de verre est particulièrement présent chez les catégories socioprofessionnelles élevées car c’est parmi les salaires les plus élevés que cet écart se fait le plus sentir. Le problème est de taille, à compétences égales les femmes sont moins bien payées que les hommes. Les femmes exerçant une profession cadre à temps plein sont en moyenne 20% moins bien payées que les hommes.

L’inégalité salariale n’est pas seulement liée à la profession ou à la classe socioprofessionnelle, mais bel et bien au genre même. En effet, d’après une étude de l’Insee, à temps plein, les femmes touchent 18,5% de moins que les hommes sur le marché du travail.

Le « stock de capital humain » est l’ensemble des aptitudes, des qualifications et des expériences d’un individu qui détermine en partie sa capacité à travailler et à produire pour lui-même ou pour les autres. De manière générale, le stock de capital humain des femmes est plus élevé que celui des hommes, elles sont donc globalement plus compétentes et ont plus de connaissances.

Malgré cela, la situation des femmes sur le marché du travail reste inégale par rapport à celle des hommes. En effet, elles sont encore sous-représentées de manière générale, notamment dans les postes à grandes responsabilités. S’ajoute à cela le fait qu’elles sont à l’inverse, surreprésentées dans le chômage et dans des postes avec contrat précaires tels que les CDD, les temps partiels, les stages ou bien les contrats aidés alors qu’aujourd’hui il y a une majorité écrasante de femmes qui veulent travailler plus.

Les inégalités hommes/femmes dans les agences de communication

Dominique Méda évoque dans son ouvrage, le fait que les femmes ont tendance à travailler au sein d’entreprises publiques, pour la flexibilité des horaires, leur permettant de concilier leur vie professionnelle et familiale.

Les métiers de la communication sont majoritairement exercés par les femmes. Cependant qu’en est-il de leur place en sein d’entreprises privées telles que les agences de communication ?

Une étude sur les disparités femmes-hommes au sein des agences de communication a été menée par l’AACC (L’Association des Agences-Conseils en Communication) en 2018 auprès de 957 salariés en agences. Sur ces 957 personnes, près de 72% des personnes ayant participé sont des femmes.

La disparité entre les hommes et les femmes est non seulement salariale, 66% des femmes en agences jugent que le genre a un impact sur les salaires mais aussi le fait qu’ils n’ont pas les mêmes aspirations. 57% des hommes accordent une place importante au fait de gagner le plus d’argent possible contre 49% des femmes, dont le besoin de reconnaissance est leur principale motivation. Ce besoin de reconnaissance rend compte des différences relationnelles professionnelles entre les hommes et les femmes en agence : 30% d’entre elles perçoivent un manque d’écoute et de considération de la part de leur manager contrairement aux hommes qui ne le perçoivent qu’à 8%. Ces chiffres rendent compte du fait que les hommes et les femmes n’ont pas les mêmes motivations professionnelles. En effet, 84% des femmes privilégient le plaisir et le bien-être dans leur travail contre 78% pour les hommes.

Dominique Méda évoque à de nombreuses reprises, le fait que la charge mentale -qui est principalement rattachée aux femmes- est un frein à leur évolution professionnelle. La sociologue développe cette idée à travers les notions de “temps partiel subi” et “temps partiel choisi”, démontrant ainsi que la précarité des emplois des femmes est liée au fait qu’elles doivent accorder du temps non seulement à leur travail mais aussi à leur foyer. Selon l’Insee, en 2010, les femmes prenaient en charge 64% les tâches domestiques et les tâches parentales au sein des foyers à 71%.

Les femmes ne peuvent donc pas accorder le nombre d’heures à leur vie professionnelle que leurs collègues masculins, ce qui l’un des facteurs -voire le principal- de l’inégalité femmes/hommes. En effet, comment les femmes peuvent-elles à la fois participer aux réunions en fin de journée et aller récupérer leur(s) enfant(s) dans les structures de garde (école, crèche, garderie…) ? Les résultats de l’Insee illustrent le faible nombre de femmes ayant des postes importants dans les agences de communication, ces derniers demandant une grande disponibilité et représentant par conséquent un déséquilibre important entre vie professionnelle et personnelle.

Permettre aux femmes d’aménager leurs horaires serait-il l’une des solutions leur assurant à diminuer l’inégalité salariale ? Le télétravail serait-il le saint graal palliant cette distinction ? Si l’on se fie aux résultats de l’étude menée par l’AACC en octobre 2018, la réponse tend à être positive, car 55% des femmes privilégient le télétravail contre 44% des hommes.

Le partage des rôles domestiques et parentaux semble ainsi être au coeur des inégalités entre les hommes et les femmes. Cette hypothèse est centrale dans l’oeuvre de Dominique Méda et se confirme à travers le fait que citer le nom de femmes dirigeantes dans les agences de communication reste à ce jour un exercice délicat.

Toutefois, Mercedes Erra, Présidente exécutive d’Havas Worldwide et cofondatrice de BETC, est aujourd’hui une figure majeure dans le domaine de la communication.

L’inégalité entre les hommes et les femmes dans les agences de communication, et dans le monde du travail d’une manière plus générale repose sur le fait que les femmes, dont les tâches domestiques et familiales sont à leur charge, ne peuvent pas accorder le même temps que les hommes à leur vie professionnelle. A ce propos, Mercedes Erra déclare : « Pourquoi le métier de directeur de création est-il si masculin ? […] Car si les femmes ont envie de monter dans les échelons, elles n’ont pas que cette charge dans la tête. Pour les hommes, l’équilibre n’est pas un enjeu. Ils ne se disent pas qu’en travaillant, ils abandonnent leurs enfants ».

La question des inégalités entre les femmes et les hommes (reste encore aujourd’hui liée au fait que chaque femme est une mère potentielle, et que lorsqu’elle en devient une, elle doit à la fois être une mère disponible pour ses enfants au détriment de sa vie professionnelle. Obtenir un poste gratifiant dont la rémunération est égale à celle des hommes tout en ayant une vie personnelle épanouissante est-ce une utopie pour les femmes ? Tant que 45% des femmes déclareront que les horaires professionnels ont souvent un impact sur leur vie privée contre 36% des hommes, nous pouvons affirmer que le chemin sera long pour que l’utopie devienne réalité.

La source du problème des inégalités entre les hommes et les femmes pourrait venir de situations récurrentes qui ont perduré au travers des siècles et qui n’ont connu une rupture que très récemment en France.

En effet, lorsque l’on remet les choses dans leur contexte, la société française n’a pas toujours fonctionné de la manière dont elle fonctionne aujourd’hui et au travers des siècles les hommes et les femmes se sont vus attribués « naturellement » un certain nombre de tâches bien définies en accord avec leurs capacités physiques et leurs « obligations morales ».

Ainsi, inévitablement, pendant des siècles les femmes devaient rester à la maison pour s’occuper des enfants et donc, au passage, effectuer toutes les tâches ménagères. Tandis que les hommes, eux, devaient faire toutes les tâches qui incombaient les travaux dits « difficiles » d’extérieurs (couper le bois, s’occuper du terrain, travailler afin d’avoir de l’argent pour nourrir leur famille). Les femmes étant celles qui portent les enfants et les mettent au monde elles étaient dans « l’obligation morale » de rester au plus près de ces derniers et les hommes, étant généralement ceux qui sont dotés de la plus grande force physique au sein d’un ménage, devaient aller travailler à l’extérieur du foyer pour nourrir leur famille.

Le problème aujourd’hui, est que ce mode de vie reste profondément ancré dans la société française car la société ne s’est pas préparée à l’augmentation fulgurante des femmes dans le monde du travail qui souhaitent souvent occuper des postes aussi responsabilisant que les hommes. L’Etat n’a donc pas agi en conséquence de ce changement à temps.

Aujourd’hui, bien que les femmes tendent à s’émanciper dans le monde du travail, les hommes restent surreprésentés dans les professions à responsabilités et les femmes sont toujours associées aux tâches ménagères et ce malgré l’évolution de leur rôle dans la société. Le simple fait, que l’inégalité salariale subsiste et qu’à partir du 6 novembre 2018, à 15h35, jusqu’à la fin de l’année, les femmes aient travaillés sans recevoir métaphoriquement de salaire, pour un travail égal à celui exercé par un homme montre que le temps des femmes n’est pas encore pour 2019.

Auteures : Chloé Ilamoucha, Gladys Leroy, Morgane Pinto Da Costa

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Un article du dossier : Les auteurs du XXIe à dévorer cet été

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Aller plus loin, avec Marie-Thérèse Letablier

Sources

  • https://www.insee.fr/fr/statistiques/3676623?sommaire=3696937
  • https://www.insee.fr/fr/statistiques/1285500
  • https://dares.travail-emploi.gouv.fr/dares-etudes-et-statistiques/
  • https://www.egalite-femmes-hommes.gouv.fr/les-chiffres-2017-des-inegalites-femmes-hommes/
  • http://www.ires.fr/index.php/etudes-recherches-ouvrages/documents-de-travail-de-l-ires/item/download/2134_11e63718e6d554cc7e030097f1f89210
  • https://www.insee.fr/fr/statistiques/fichier/1376348/es398-399e.pdf
  • https://www.egalite-femmes-hommes.gouv.fr/wp-content/uploads/2014/03/Egalite_Femmes_Hommes_T2_bd.pdf
  • https://www.persee.fr/doc/caf_1149-1590_1996_num_46_1_1753
  • https://www.persee.fr/doc/pop_0032-4663_2004_num_59_1_7464
  • https://www.credoc.fr/download/pdf/4p/136.pdf
  • “Les agences font leur examen de parité”, par Amaury de Rochegonde, le 11/10/2018, sur le site internet “Stratégies”,
    www.strategies.fr/emploi-formation/management/4018718W/les-agences-font-leur-examen-de-parite.html
  • “Le temps domestique et parental des hommes et des femmes : quels facteurs d’évolutions en 25 ans ?”, par Clara Champagne , Ariane Pailhé, et Anne Solaz, No 478-479-480, Paru le : 29/10/2015,
    https://www.insee.fr/fr/statistiques/1303232?sommaire=1303240https://www.franceinter.fr/societe/egalite-salariale-a-partir-du-6-novembre-15h35-les-femmes-travaillent-pour-rien
  • https://www.parlonsrh.com/legalite-femme-homme-dans-les-agences-de-communication-ou-en-est-on/

Vidéos

  • http://www.lefigaro.fr/decideurs/emploi/2019/03/07/33009-20190307ARTFIG00247-les-femmes-patissent-encore-d-inegalites-de-salaires.php
  • https://www.laboratoiredelegalite.org/actualites/la-campagne-de-sensibilisation/
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