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Sortir de notre impuissance politique, Geoffroy de Lagasnerie

Chronique du livre Sortir de notre impuissance politique, de Geoffroy de Lagasnerie

Chronique du livre Sortir de notre impuissance politique, de Geoffroy de Lagasnerie

Sortir de notre impuissance politique, de Geoffroy de Lagasnerie, n’est pas un essai classique construit autour de grands axes de pensée. C’est un livre pragmatique, qui énonce en une soixantaine de points les idées de l’auteur pour sortir de l’impuissance des mouvements progressistes de gauche dans la société française, là où la pensée conservatrice de droite arrive à s’installer comme une norme de pensée.

Dans cet ouvrage, Lagasnerie tente d’expliquer pourquoi la gauche actuelle, éclatée et confuse, ne parvient pas à s’imposer dans le débat politique et perd de sa crédibilité en échouant à faire évoluer les mentalités sur les grands sujets de société, au contraire de la droite. Il mène une réflexion sur les formes de luttes multiples, les raisons d’une protestation actuelle inefficace, sa vision d’un nouveau militantisme, la temporalité politique et ce que signifie gagner ses combats aujourd’hui. C’est tout une analyse et une étude des comportements politiques qui témoignent des comportements sociétaux actuels : des nouveaux positionnements de marque, une évolution totale de la consommation…A partir des mouvements du “tissu social”, le planneur parvient à décrypter des comportements de consommation.

Le sujet comme mise en scène plutôt que sujet agissant ?

Étymologie du sujet

Le mot “sujet” a deux définitions philosophiques et sémiotiques qui toutes deux sont antinomiques : le sujet dans la Cité antique est un citoyen assujetti à une loi, une autorité souveraine et un ethos. Plus tard, le sujet chez Descartes est au contraire le décisionnaire et maître de sa personne, de ses pensées. Le sujet dans la psychanalyse, c’est l’individu soumis à sa propre subjectivité uniquement, doté d’une conscience, doté de son corps et de son esprit.

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Mise en scène du sujet

Nos actions ne sont pas réellement ce que nous pensons, et en réalité nous nous mettons plus en scène comme sujet agissant que nous n’agissons réellement. Ce n’est pas que nous ne faisons rien, c’est plutôt que nos manières d’agir et nos façons de nous construire comme sujets agissants nous construisent en fait comme sujets impuissants.

Nous nous mettons en scène politiquement, et il appuie son propos en citant la théorie de Günther Anders, qui consiste à établir un rapport entre la politique et le théâtre. Nous faisons semblant, nous arborons un comportement de “comme si”. Les formes instituées de la politique sont des happenings. On ne se soucie plus du résultat et lutter devient autre chose que lutter. Par exemple, on se prend en photo souriant en manifestation comme si la situation n’était pas un problème.
Ainsi, en plaçant le curseur sur de tels critères d’analyse, on s’éloigne totalement de nos revendications et de notre réel rôle dans le changement. On fait semblant.

Le simple fait d’avoir été à la manifestation suffit, Mais cela n’a pas d’effets concrets, cela ne fait que renvoyer à notre ego le sentiment d’avoir rempli notre part du contrat. On assiste à une sorte d’autonomie de la lutte par rapport à ses buts, un art pour l’art de la lutte.

Quelques références culturelles…

Au cours de sa vie, le sujet sera amené à penser et agir d’une certaine façon, soit par déterminisme, par habitus, par les structures sociales propres à la société dans laquelle il évolue ou par les cercles d’autres individus qu’il côtoie au cours de sa vie.

En ce sens, l’institution qui détient actuellement le quasi-monopole sur la formation des structures mentales d’une société et des individus qui la composent est l’université. L’ethos y est fabriqué et marque durablement la personne. C’est à l’université que le sujet s’éduque, se socialise et se politise. L’université est le lieu historique dans lequel les penseurs progressistes entre autres se forment, se construisent un schéma de pensée et transmettent à leur tour leur vision du monde.

L’action qui amène à l’impuissance

Nos manières d’agir et de lutter, nos façons de nous construire sont appréhendées comme des sujets agissants nous amenant à des sujets impuissants. Des manières d’agir qui nous condamnent à la stagnation et donc à la régression. Le sentiment d’impuissance qui émane des sujets et par extension des consommateurs aujourd’hui vient du fait que nos idées et nos luttes ne changent jamais le présent. Elles produisent leurs effets seulement sur le long terme.

L’auteur rattache sa pensée à celle de Didier Eribon dans son essai D’une révolution conservatrice : il existe une rhétorique réactionnaire du “dé-” . Il faut sortir du schéma du “dé-”, voir de l’avant au lieu de se référer à une mythologie passéiste pour rendre le mouvement de gauche actif et efficace et in fine lui redonner du sens.

La temporalité politique

Une temporalité qui ne date pas d’hier…

La notion de temporalité politique est mise en lumière dans les années 1980 ; Lagasnerie parle même de “retournement de la temporalité politique”, notamment à cause d’une vague politique ultra-capitaliste et conservatrice (cf. La présidence de Reagan aux Etat-Unis dans un contexte de Guerre Froide). Aujourd’hui les forces de gauche se positionnent en réaction aux forces conservatrices. Il faut donc arrêter de se définir comme force de réaction face aux gouvernants. Il évoque les « narrations dominantes » utilisées pour définir le présent et qui ont tendance à « bloquer » les capacités de résistance plutôt que les rendre vivantes. L’un des grands enjeux actuels est donc de transformer cette temporalité politique, refaire le temps, imposer de nouveaux thèmes, de nouvelles exigences, et ne pas se définir par réaction à ce que font les gouvernants. Parvenir à sortir des forces réactionnaires.

L’essence contradictoire du progressisme

Dans la temporalité politique, le temps et la politique sont mis en relation avec le temps et le sentiment d’impuissance. Les forces du progrès devront accepter qu’elles seront toujours en décalage avec leur temps, elles ne coïncident jamais avec le présent : “aujourd’hui on ne vit pas aujourd’hui”, alors que les gouvernants actuels sont sur une mentalité des années 80 puisque formés à cette époque ; ils ressortent donc des concepts et une rhétorique datant des années 80.

Lasagnerie écrit : « c’est dans 30 ans que les effets des luttes que nous menons se feront ressentir », puisque les jeunes générations actuelles seront les générations gouvernantes dans 30 ans. Il faut donc réorganiser la lutte en fonction d’une problématique de la démographie et du temps, reprenant la pensée de Thomas Kuhn. La clé du problème est démographique : c’est le camp qui réussira à s’adresser et à mobiliser les jeunes générations qui in fine gagnera la bataille des représentations.

La dépossession du pouvoir sur la temporalité est l’une des marques de l’occupation d’une position dominée. Cette dépossession est un des enjeux majeurs de notre époque. Les mouvements politiques et plus précisément le mouvement social selon l’auteur, doivent parvenir à instaurer leur propre temporalité politique. Appréhender la temporalité c’est assimiler, comprendre et exprimer ses convictions à travers : l’espace, le temps qui passe…

La mécanique de la défaite

La question de la temporalité politique révèle le fonctionnement de la mécanique de la défaite qui caractérise les mouvements progressistes contemporains. Plus précisément au moment où nous nous trouvons dans une situation où nous croyons agir, structurellement, c’est déjà trop tard. Lorsque l’on a perdu le pouvoir sur le temps, on ne peut plus que perdre et régresser.

Il y a une relation entre le temps et la politique ainsi qu’entre le sentiment d’impuissance et le temps. Les forces progressistes doivent accepter qu’elles vivront toujours en situation de décalage temporel, qu’elles ne coïncideront jamais avec leur présent. Des convictions et combats qui prendront effet des années après (cf. “Aujourd’hui nous ne vivons pas, nous ne vivons plus aujourd’hui”).

La temporalité politique et le décalage des pensées progressistes soulèvent également la problématique de l’adresse et du public : à qui s’adresse-t-on lorsqu’on se mobilise et à qui devrait-on s’adresser ? Le décalage entre le public à qui on s’adresse publiquement et celui que l’on devrait viser rend le mouvement de gauche inefficace, il faut donc résoudre ce barrage.

Luttes idéologiques et forces progressistes

Le conservatisme idéologique : hégémonie et représentations

Notre façon d’appréhender le réel est partiale et socialement construite.
La majorité politique, ayant le contrôle sur les représentations collectives, exerce une pression constante pour maintenir le pouvoir de représentation contre des minorités contestataires.

L’image, les représentations mentales et les symboles sont donc politiques puisqu’ils sont établis par une population dominante par rapport à une dominée. Par conséquent, les forces mises en mouvement pour remettre en cause ces représentations intégrées par la majorité comme étant la réalité inaliénable, se heurtent à la majorité politique.

Nous pourrions prendre pour exemple le combat de la communauté LGBTQI+, qui est pour l’auteur une des seules à avoir réussi, au terme d’une lutte longue, tumultueuse et violente, à changer non seulement les curseurs de la “norme”, mais également la législation, la vision, la représentation et la prise en charge de la communauté d’un point de vue politique. Selon Lagasnerie, la cause LGBTQI+ est un exemple de lutte pour la reconnaissance politique et sociale de la communauté.

La théorie de l’hégémonie idéologique selon Antonio Gramsci explique ce constant effort pour maintenir ces représentations : elle correspond à une vision selon laquelle les classes dirigeantes ayant accès au pouvoir notamment politique maintiennent une structure idéologique dans un effort systématique et constant afin de préserver leur emprise sur la masse. Pour se faire, elles utilisent le médium des représentations collectives qui forment la culture d’une société. Une société est constituée de visions et représentations symboliques collectives. Elle est le produit d’une construction des symboles communs qui visent à s’installer comme une “norme”, partagée par la majorité, et créer un consensus unanime et une “naturalisation” de ces représentations comme “allant de soi”. Cependant la mise en place de l’hégémonie est un processus long et qui se heurte à des comportements d’évitement ou de rejet venant de la classe dominée (cf. Stuart Hall).

Ici le concept utilisé pour illustrer les degrés de dominations politique sont tirés d’une théorie de Nancy Fraser mettant face à face deux camps : la notion de “public majoritaire” qui peut imposer, voter, s’exprimer et qui a une dominance sur “les contre-publics subalternes” qui n’ont aucun droit de contestation.

Subir plutôt qu’agir ?

« Faire l’expérience de la politique ce n’est plus faire l’expérience de l’espoir de changer les choses mais faire l’expérience de l’impuissance.”

Geoffroy de Lagasnerie observe qu’historiquement, dans les luttes de gauche, plus on souffre, plus on subit l’oppression, plus on a tendance à accorder une légitimité à son combat auprès des autres et se faire respecter. Ce qu’il en découle l’image du martyre étant valorisée, mystifiée dans les luttes progressistes de gauche. La souffrance devient une métrique, un passage obligé et un signe d’implication dans la “lutte” contre le système établi, ce qui ne devrait pas être le cas. La fustigation devient un terme valorisant. L’auteur propose une façon différente de voir les luttes de la gauche dans le temps.

La question de la légitimé des violences policières

La violence policière est un sujet abordé plusieurs fois dans l’ouvrage de Lagasnerie. L’auteur se pose la question du monopole de la violence : qui a le droit d’utiliser la violence légalement ? Qui ne peut pas ? La police étant la voix de l’Etat, elle dispose d’une exception appelée “violence légitime”. Du côté du peuple et plus particulièrement de la désobéissance aux lois et de son usage de la violence, le curseur entre légalité et illégalité, tolérance et répression est basé sur des critères socio-économiques discriminatoires et racistes.

Cette conception des différents types de violence et leur acception dans la société ou non renvoie à la théorie du monopole de la violence chez Max Weber, qu’il a théorisé en 1919. Comment l’Etat en tant qu’unité politique a réussi à s’ériger sur l’usage de la violence dite “légitime”, et pourquoi l’autorité étatique use de cette violence en état de monopole contre le peuple : “C’est une définition des pouvoirs de l’État pas une justification de la violence envers le peuple.” On ne parle pas forcément de violence physique, mais aussi de l’utilisation de la “contrainte” pour garantir un pouvoir de droit et maintenir une situation de domination envers les contre-publics.

En conclusion, Lagasnerie estime d’entrée que la manifestation n’est pas efficace, contrairement à ce que l’on pourrait penser. Manifester c’est “dire” que l’on n’est pas d’accord avec un état des choses, mais pas agir concrètement pour changer cet état. C’est exprimer un désaccord voire un rejet sans proposer autre chose.

Max Weber a mis au point la notion d’idéaux-types, les grands motifs qui nous poussent à l’action dans nos sociétés contemporaines. Il en dresse un triptyque : on agit par tradition, par affect (personnel ou pour autrui) ou par valeurs religieuses.
Si aujourd’hui cette vision est simpliste face à des sociétés de plus en plus complexes, cette théorie nous donne des pistes quant aux actions que l’on considère comme légitimes, ce qui nous fait agir et réagir, et ce qui nous décrit en tant que consommateur.

Dans une démarche où l’on souhaite faire entendre sa voix, contester ou bien se révolter face à une institution, il est complexe d’arriver à un résultat concret si l’institution même contrôle ou supervise la totalité de notre démarche. Il en est de même si nos actions sont sans cesse répétées et similaires à celles passées.

Notre impuissance politique se doit alors non pas entièrement à une « oppression de l’État » mais en grande partie à un manque de stratégie du côté des contestataires (peuple).

Comme le souligne Geoffroy de Lagasnerie, comment pouvons-nous surprendre ou mettre dans le doute une instance si c’est elle qui met en place nos mesures de contestation ?

Auteurs : Eva Canis, Léa Carré, Gaston Giraud, Emma Loos, Alexia Prisé, Marie Unucic

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